Mémoires d’Amandine

Je suis née dans une boîte de bonbons. Ou presque. Ne riez pas. Mon père était artisan confiseur. Ma mère et ma grand-mère s’occupaient de la boutique. C’était juste avant Noël, la pleine saison des chocolats. Pas question d’arrêter le commerce. Ma mère accoucha donc dans l’arrière-boutique, parmi les stocks de bonbons et dans l’odeur des chocolats « de fin d’année ». Vous voyez ? Non, vous ne voyez pas,  parce que maintenant vous achetez vos chocolats dans les « grandes surfaces » comme vous dites. Eh bien en ce temps-là, elles n’existaient pas.

Ma mère garda un souvenir un peu pénible de cette aventure, ma naissance. Et voilà pourquoi je n’eus jamais ni frère ni sœur. Lire la suite >

Le guetteur de baleines

Je suis né dans une île. Et pas n’importe laquelle : Ouessant.

Mon père travaillait à l’arsenal de Brest et moi, j’aidais ma mère à dessaler les légumes du jardin et tondre les moutons bruns. Et surtout je regardais l’océan. L’hiver, les soirées sont longues, alors, très tôt, j’ai goûté au chouchen qui rougit les trognes et allume des fantasmes.

Je n’avais qu’un seul livre que je relisais chaque soir : Moby Dick. Je rêvais de vivre à Nantuket. Le capitaine Achab fut mon épouvantable héros. Lire la suite >

Le collectionneur

J’ai descendu trop vite les derniers virages. A faire crisser les pneus. Je gare ma voiture à l’entrée du pont, là où la vue sur l’océan est dégagée, parfaite.

Il est temps.

Le soleil, comme une grosse orange, va s’écraser dans le métal gris de la mer. Il descend vite, moitié d’orange sanguine, puis fine pelure de feu au contact avec l’horizon. Et, au final, l’éclat vert.

Me voici, les pieds collés au bitume, le gouffre en dessous et la tête dans les astres. Sidérée comme toujours, éblouie par le vert ultime.

Une voix me fait sursauter. Lire la suite >

Histoire de Raô

Conte indien transmis par Patrice Favaro

Des gens jamais contents, nous en connaissons tous, des râleurs, des rouspéteurs, ainsi Raô vous sera immédiatement familier, même si son histoire se passe il y a très longtemps, du temps où la Mère du Monde vivait encore parmi les humains.

Raô n’avait qu’un seul bœuf qui labourait sa rizière, tirait sa charrette et lui tenait compagnie. Au travail, Raô et son bœuf avaient trop chaud.

Raô s’en vint revendiquer.

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Un artiste

Conte indien transmis par Patrice Favaro

Naguère vivait dans le Tamil Nadu, une enfant très jolie qui aimait dessiner dans la poussière, sur le sol desséché, fabriquer des couleurs avec la terre et les plantes et par-dessus tout danser. Sa maison était isolée des autres maisons, toutes aussi modestes, plantées dans la campagne, loin de la ville, mais riche en oiseaux et en animaux domestiques et sauvages. La seule maison proche de la sienne était celle d’un vieillard à qui elle rendait souvent visite, sans rien dire

Un jour elle se décida à lui parler.

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Ivi la Nattée

Jadis sur la terre d’Afrique  – terre brûlée, terre en transes, terre de toutes les magies – vivait une jeune fille appelée Ivi. Sa peau était noire et douce comme le cœur de l’ébène que l’artisan polit avec amour. Ses cheveux étaient si beaux, si longs, si épais que sa mère passa plus d’un an à les lui natter. Aussi sa coiffure était-elle parfaite, comme son caractère, aimable et généreux. Ivi la Nattée, comme on la surnommait, était désirée de tous les garçons du village, prêts, juraient-ils, à ne prendre qu’une seule femme, pourvu que ce soit Ivi. Mais celle-ci n’en aimait encore aucun.

Le jour de son quinzième anniversaire, le Grand Griot s’invita dans la modeste case, suivi par un escargot.

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Neige

L’hiver 1977-1978 a été long et rigoureux, comme on dit. Ou bien « fut » long et rigoureux ? Le passé simple, non, tout de même pas, me mettre à autobiographer au passé simple ! « Long et rigoureux », c’est trop nul comme cliché, l’a fait froid, quoi, plus froid que d’hab, salement froid, mais comme on vivait pas dans des cartons ou sous le Pont de l’Alma, ni dans une baraque en tôle, on était plutôt contents, en plus des autres raisons qu’on avait déjà, d’être contents, ton père et moi.

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La septième marche

Quand tu arrives à la septième marche, il se passe toujours quelque chose. Quoi ? Un événement, une rencontre, un bouleversement. Impossible de savoir à l’avance. Si l’on n’est pas attentif, bien sûr, rien n’arrive. La septième marche du septième étage est la plus réactive.

Mais plus personne n’y pose le pied désormais, sur l’escalier du septième étage, à cause des ascenseurs. Dans ces derniers, peu de choses se passent, on prend un air absent parce qu’on est trop près des gens, c’est tout. Et on appuie avec une indifférence affectée sur le bouton du septième.

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C’est la luge …

Mon budget ! Mon budget ! Diminué de moitié, amputé de 50% !  Je suis vert, je suis mort, c’est la fin de ma carrière, de mon apostolat, de mon bénévolat ! Un scandale, une OPA, un sabotage …

Vite, mon délégué syndical !  Hélas, c’est moi, le délégué. Le seul syndiqué aussi. Alerter le Grand Patron ? Celui-là, on le voit jamais, est-ce qu’il existe, au moins ? C’est un lobby virtuel, un emploi fictif ! Vous y croyez,  vous ?

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4 décembre

École maternelle Max Duclos, quartier sainte Thérèse, la Possession. Classe des Moyens et des Petits.

La classe, les classes, de toutes les écoles maternelles, fonctionnent sur un thème unique : ça redonde, ça sursature, ça inonde, ils en redemandent. Noël. Kenny, 5 ans, 60 kilos, me montre son dessin. Qu’est-ce que c’est ça, Kenny ? Des gros ronds  tout en  couleurs descendent du bord supérieur de la feuille, passent largement autour du gribouillis bleu central (qui s’avérera être un bonhomme de neige – mais il a pas de tête ! dit Assina) et vont jusqu’au bas de la page.

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Histoire de l’Endormi

Jadis, à Madagascar l’Endormi s’appelait le Caméléon et c’était le plus rapide de tous les batraciens de la Création. On ne voyait même pas ses pattes tant elles tricotaient la vitesse. Son corps était d’un beau rouge brun, comme la couleur de la terre insulaire, et sujet à quelques variantes.

Il fonçait toujours droit devant lui, avec étourderie parfois. C’est ainsi qu’un jour il percuta violemment l’œil du Fosa. Celui-ci, se trouvant offusqué autant qu’éborgné,  s’en fut trouver le Magicien.

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Du poil de la bête

Jadis, comme on vous l’a souvent raconté, au début de la Création, les animaux parlaient. Mais vous a-t-on dit de quoi ils parlaient ?

Eh bien, les animaux à fourrure parlaient de leur fourrure.

Les animaux à plumes parlaient de leur plumage et ainsi de suite.

Et les poissons, direz-vous ? Eh bien, les poissons étaient déjà muets, c’est injuste, mais c’est comme ça.

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La valise rouge

L’avion rouge et blanc va se poser.

Aurélie arrive. Elle s’est acheté, sur catalogue, un séjour dans une île de rêve, huit jours au soleil de l’Ile Maurice !

Voici Plaisance, c’est le nom de l’aéroport. Plaisance, plaisir, aisance, elle se dit, elle sera à l’aise dans ses vêtements légers, et pour le plaisir, totalement disponible. Aurélie-cœur-à-prendre, comme l’appelle sa sœur. A prendre, à donner, elle aime tellement donner, Aurélie…

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Quand tu descendras du ciel

La maîtresse, elle a une surprise pour nous, qu’elle a dit. Méfiance. Les « surprises » et les « projets », en général, c’est inquiétant.

Sa surprise, c’est des catalogues, plein de catalogues. On doit d’abord les reconnaître, puis les nommer, c’est la « leçon de langage ». Donc il a fallu attendre que Sullivan ait réussi à cracher ca-ta-lo-gueu pour qu’elle nous lâche un peu.

Après, elle nous a fait dire que les Ca-ta-lo-gueu viennent de Courrefar ; ça, Sullivan, il a trouvé tout de suite, et même Wilson, qui dit jamais un mot.

C’était pas fini

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Secret de Famille

Colin. Tête de travers, monture de lunette en bataille, catégorie : récalcitrant.

– Colin tes chocapox, finis- les, voyons !

– Nin, je déteste les chocapox !

– Mais enfin, Colin, ce n’est pas possible, moi à ton âge, j’adorais les chocapox …

– J’ai huit ans papa et je t’emm… Le bipfone interrompt l’envolée ultralangagière.

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