Carnet de Réunion 3 – Nature sauvage

Pendant longtemps, j’ai aimé seulement la nature « sauvage » et déprécié les chemins balisés. Pour qu’une balade me semble intéressante il fallait qu’il y eût risque de se perdre, une balade inoubliable étant évidemment celle où l’on s’était perdu. Grands espaces, sinon rien. Les jardins me semblaient trop bien peignés, arrangés, domestiques. Les parterres de fleurs m’agacent, fleurs en cage, maniérées, ridicules, herbe en sursis. C’est seulement maintenant que j’admire les jardins, que je m’y sens bien. Ici dans le jardin créole je vois tout ce qu’il recèle de créativité, d’amour, d’interaction délicate entre l’humain et la plante. Peu à peu ma vision hyper-romantique de la nature avec ses modèles mythiques a perdu de sa radicalité. Et le paysage aussi a changé. Aujourd’hui, ce qui reste de la nature sauvage, c’est à protéger, à préserver, à mettre en parc, en réserve, en conservatoire. Sinon, c’est culture intensive, friche impénétrable, terrain vague ou béton. Va pour les parcs, les sentiers, les balises, va pour « moi-maintenant ». Remise en question de ma vision romantique. Au moins je jouis de la beauté sans condition. Je vois l’arbre, sa vitalité et non la clôture, la vie intime de la fleur et non la limite du « massif », le foisonnement végétal plutôt que le fantôme d’une forêt primaire perdue. Mais pas les oiseaux, un oiseau c’est sauvage. Pas de volière qui vole leur liberté. Toujours détester les cages.

Carnet de Réunion 2 – La voix du Filao

Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils passent et repassent. Où courent-ils ? Quelle force anime leurs corps presque nus, leurs pieds chaussés de couleurs vives ? Quelles pulsions les habitent ? Où est l’arrivée ?

A force de les regarder, il a envie d’en faire autant. Aller voir là-bas, suivre la courbe rivage, nager vers l’horizon, voler peut-être.

Mais comment ?

Arracher peu à peu ses pieds à la terre. Bomber le torse, redresser la tête. S’enfuir.

Cesser d’être arbre, devenir l’un de ces trotteurs, petits et mobiles, faire voler le sable entre ses orteils, entrer dans l’eau, ne plus subir les assauts de la mer, aller la chercher, bousculer le corail, pénétrer les vagues, découvrir le but de la course. Où est l’arrivée ?

Sournois, l’océan lui vient en aide, dégage ses pieds, met à nu ses racines, le soleil les sèche, les cuit, les rend friables. Sa tête continue de s’élever vers la lumière, ses bras tendus, offerts au soleil, se ravinent, se tordent, deviennent gris, noirs puis blancs comme des os. Cheveux verts secoués par le vent, chevelure entêtée, encore un effort pour marcher. Sortir de sa condition végétale, souffrir, s’offrir au sable, partir.

C’est la nuit que tout arrive, c’est la nuit qu’il s’échappe, avance sur le rivage, maladroit comme un albatros à terre, puissant comme le roi des Aulnes et d’autres le suivent. Juste quelques pas et le bonheur d’être autre, de plus en plus loin, en dépit des fruits qui tombent, de ses veines asséchées, de ses racines aux nœuds douloureux.

Dans sa course hésitante d’avant l’aube, il entraîne un tapis d’aiguilles rousses enchevêtrées, des tourbillons de coraux morts, d’oiseaux surpris dans leur sommeil.

Plus loin encore la nuit suivante, jusqu’à percer le mystère des étonnants trotteurs, des marcheurs mouillés, des rêveurs au pas lent, ou simplement jouir d’une métamorphose.

Etre Daphné à l’envers, la petite sirène sur le pont du paquebot.

Où est l’arrivée ?

A peine voit-il émerger de la route les hommes vêtus d’épais vêtements, les mains couvertes de gants gris, armés de tronçonneuses et que n’éclaire aucun sourire.

Carnet de Réunion 1 – Tamarins des Hauts

En forme de danseuses d’amoureux de monstres de géants et de trolls
Hôtes des orchidées des mousses des lianes qui les squattent les ornent les déguisent
Change-écorce dépenaillés
Bois corail (délicates fleurs roses moins féroces que le corail pour qui s’y frotte)
Bois savon Bois de fer
Fanjan Fougère géante mâle ou femelle Fougères capillaires (plus modestes)
Fleur jaune visitée par les zosterops dits aussi zoizo vert
tourterelle malgache Tek-tek merle péi zoizo-la-vierge
Roucoulement grave ou ténu les sons se fondent à l’air humide au sol spongieux aux mousses fleuries au camaïeu de verts aux vapeurs de nuages perlés de pluie
Brume qui nous estompe nous fusionne aux géants tamarins
Forêt de Ravine blanche univers en miniature

Pour les arbres

Forêt mixte sur les pentes du Ventoux

Ils s’aiment, aucun doute ; ils se mêlent, chênes, charmes, hêtres et mélèzes, vieux barbons et jeunes pousses, ils dépassent, immenses pins au tronc démesuré droits comme des ifs – quand les ifs ont la permission d’être droits – les humains en font des clôtures et même des murs avec les ifs et avec les buis des sculptures qui attentent à leur dignité d’arbuste, mais c’est une autre histoire – Les arbres de ce pan de forêt n’ont d’autre fonction que de se reproduire, ils n’ont ni tailleur ni sculpteur, ni peintre, par chance, ils étalent eux-mêmes leurs couleurs, aucun humain n’oserait ces nuances, ni cette audace de contrastes, ni cette charge affective : le toujours vert et le caduc, le périssable et le constant, la vie rouge vif encore présente et la mort annoncée dans une inclinaison de branche, un craquement de feuilles, la transparence des veines, la gale, les taches obscures. Les plus légers s’enlacent, se courent après, se rejoignent, roux comme des écureuils, mêlent leurs cimes et leurs racines, s’inclinent ensemble vers l’humus. Si différents si proches. Un tourbillon de pépiements, mésanges et roitelets s’en fichent : il y a toujours pour se poser feuille ou aiguille, et pour les pics écorce ou pomme à picorer. Toujours vie à renaître ou à transmettre, toujours des yeux émerveillés et si ce n’est pas toujours, c’est aujourd’hui et c’est pareil.

Dany Laferrière L’Enigme du retour

Dany Laferrière          L’énigme du retour, Grasset, 2009

On a souvent entendu la voix de Dany Laferrière, il y a quelques semaines, voix forte et salutaire, en colère, s’élevant au-dessus du brouhaha médiatique, pour dire à peu près ceci : arrêtez de parler de « malédiction », de « destin », c’est trop d’insulte pour Haïti, pour un peuple qui fait face à la catastrophe, parlez plutôt de courage, de générosité et  d’amour de la vie.

Dans son dernier livre L’énigme du retour, Dany Laferrière rend hommage à son pays, aux Haïtiens, à sa famille restée là-bas, avec la sensibilité de quelqu’un qui est parti, qui a fait l’expérience d’avoir le corps quelque part et la tête – le cœur – ailleurs. Lire la suite >

Francophonies en Limousin

Récit garanti subjectif partial et partiel par de festivaliers venus d’ailleurs

Texte : Guillemette de Grissac

Photos : John Leunens  et Guillemette de Grissac (http://picasaweb.google.fr/gdegrissac/THEATRELimoges?authkey=Gv1sRgCOWvwNmGvtegjQE&feat=email#)

« …Si aujourd’hui nous constatons combien nous sommes en manque sans pour autant être en mesure de dire réellement de quoi, le théâtre nous offre la bouleversante possibilité de l’être ensemble. »

Wajdi Mouawad

La gare de Perpignan, comme centre du monde, c’était du temps de Dali. Voici la gare de Limoges.

Et un calembour médiéval (parait-il) : Au lit on dort.  Comme j’aime les calembours, j’ai réservé une chambre à l’hôtel du Lion d’or.

Francophonies en Limousin,  billetterie accueillante. Lire la suite >

Sur LE CLEZIO

(QUELQUES REFLEXIONS TOTALEMEMENT SUBJECTIVES)

Je m’aperçois que Le Clezio m’a accompagne depuis longtemps. Très discrètement. De loin en loin. Sans bruit. Au point que, jusqu’à présent,  j’ai rarement parlé de lui… Par exemple, au mois de septembre de l’année dernière, quand j’étais en congé de maladie, je lui dois mes meilleurs moments. Lire, pendant plusieurs jours a été mon activité principale. Rare. J’ai vécu alors en quarantaine, je veux dire avec La Quarantaine. Ce roman se passe sur l’île Plate, un des îlots qui en quelque sorte démultiplient l’île principale : Maurice.  L’île  Plate, à son tour,  se démultiplie en un îlot minuscule que l’on atteint à pied sec à maréee basse. C’est là que l’on envoyait mourir les plus atteints des malades mis en quarantaine à l’île Plate.  Les pailles en queue à brins rouges nichent sur cet îlot et volent autour de ces rochers volcaniques. L’auteur y fait sans cesse référence. Le récit est comme scandé par les cris des pailles en queue (phaeton rubricauda). Pour des quantités de raisons, littéraires, poétiques, géographiques, affectives, j’aime ce livre. Lire la suite >

Kafka

PRAGUE, janvier 07

Jamais je n’aurai imaginé retrouver Kafka démultiplié vendu comme produit dérivé dérivé de quoi ? Rien de concret, de marchand, de vendable, ne pouvait pourtant a priori « dériver » de l’esprit secret, indéchiffrable de Kafka.

Le moins transparent, le plus mystérieux des écrivains européens se décline  désormais comme « un concept commercial » De celui qui avait fait promettre à son ami Max Brod de détruire tous ses papiers – mais Max Brod n’a pas obéi, il a publié les œuvres, une chance pour nous – on trouve l’effigie en milliers d’exemplaires imprimé sur des « supports » en tous genres.

Supports : mugs (beaucoup de mugs), assiettes, tasses, papier à lettres, stylos, gommes, crayons, carnets, calendriers, cendriers, cartes postales, menus de restaurants, t-shirts, l’image de Franz Kafka est une marchandise attractive. Ce qui n’est pas sans produire un certain malaise (enfin, pour moi). Après tout, le propre de l’écriture kafkaïenne c’est de créer chez le lecteur-décrypteur une sorte malaise inattendu, indescriptible, voire insupportable.

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Tamarins – Chantier

Tamarins Chantier est la chronique d’une aventure du paysage réunionnais. En 2006 commence un très grand chantier qui doit se terminer en juin 2009. Il s’agit de résorber les engorgements de l’une des deux routes nationales, la plus fréquentée, la plus redoutée de tous ceux qui l’empruntent chaque matin, un vrai cauchemar, aux dires des usagers (dont je fais partie. Les photos ont été prises au début du chantier, car très vite l’ esthétique du chantier  s’est imposée à nos yeux.

Parfois le voyage commence en ouvrant la fenêtre de la maison. Le regard se pose sur le paysage familier,  en cours de métamorphose. En voyage, le corps et le regard se déplacent sans cesse à la rencontre des lieux. Ici, c’est le lieu qui  se déplace et se transforme : naissance et vie d’un chantier. Lire la suite >

Juins (extraits)

Présentation

« Juins » trouve difficilement son étiquette : autobiographie sans doute, par sa forme de « journal »  – chaque jour, du 1° au 27 juin, des textes brefs, soit une cinquantaine de pages – mais surtout photographie d’une société, retour sur une mince tranche de temps, mince au regard du temps historique, importante à l’échelle d’une génération. « Juins » est donc plutôt l’autobiographie d’une génération en même temps qu’une méditation sur le miracle  maintes fois raconté mais jamais épuisé : la naissance d’un nouvel être humain.

Un extrait de Juins est paru dans PAROLES DE FEMMES (Editions Radiofrance, librio, 2007 : www.librio.net ; www.radiofrance.fr)

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