Neige

L’hiver 1977-1978 a été long et rigoureux, comme on dit. Ou bien « fut » long et rigoureux ? Le passé simple, non, tout de même pas, me mettre à autobiographer au passé simple ! « Long et rigoureux », c’est trop nul comme cliché, l’a fait froid, quoi, plus froid que d’hab, salement froid, mais comme on vivait pas dans des cartons ou sous le Pont de l’Alma, ni dans une baraque en tôle, on était plutôt contents, en plus des autres raisons qu’on avait déjà, d’être contents, ton père et moi.

Les rivières par endroit étaient gelées. Et la Loire qui tourbillonne tant, gelée aussi. Peut-être même glacée jusque dans l’estuaire. Les oiseaux descendaient du nord pour chercher l’eau libre. Et d’autres parce que la terre était trop dure, les écorces gelées, qu’on n’y trouvait plus ni vers ni larve : grives litornes à capuche grise, grives mauvis, avec leurs plumes couleur feu, des baies rouges au bec, jusque dans la ville. Et les rouges-gorges ébouriffés, une perle de la lumière dans l’œil, on mettait dans les jardins, pour eux et pour les mésanges bleues, des graines dans du saindoux  tout blanc, blanc comme la neige.

Les harles piettes ! Fuyant la Scandinavie transformée en Arctique (on n’envisageait pas encore le réchauffement de la planète, pas nous en tout cas), les voilà sur les étangs du Maine-et-Loire ! Avec leur plumage blanc pur, un peu marqué de noir, leur allure de petit canard au bec retroussé, ils nous semblaient tout droit sortis des aventures de Nils Holgersonn. On allait les observer avec les grèbes, les canards, les oies cendrées, que nous expédiait le froid, béni soit ce froid (mais parfois notre insouciance nous navrait, le froid fait toujours des victimes). Peut-être y aurait-il aussi un cygne de Bewick, avec son bec jaune de chrome, des cygnes sauvages, des grues, pourquoi pas. Et le jaseur boréal ? Viendra-t-il, le jaseur ?

Et puis la neige est arrivée. Une vraie neige, épaisse, habillait le paysage gris, la campagne un peu morne autour de Chateaubrouillard en Loire Assoupie, la réchauffait aussi, la calfeutrait, nous ravivait l’enfance. On marchait vers l’étang, la grosse longue vue dans son habit de cuir (travail du cordonnier de Rougé, le manteau de la longue-vue). Heureux de cette lumière sous nuage, de ce silence voluptueux.

Mais le plus réjouissant à voir, c’était Florent- deux- ans, avec sa cagoule bleu marine et son anorak rouge (et une affreuse écharpe que je lui avais tricotée avec beaucoup d’amour mais aucun savoir-faire) : débordant de bonheur, ramassant la neige pour lancer des boules, posant pour la photo à côté de « son » bonhomme de neige, une carotte pour faire le nez, un balai de crin, un chapeau. Un bonhomme de neige comme dans les dessins animés et les cartes de vœux. Les enfants Bartélémy l’avaient fait avec lui, pour lui, s’amusant aussi, c’est si rare, la neige. Sur le trottoir, devant leur maison (la maison des pigeons et du lapin Dudule). Et ce jour-là, il y avait du soleil.

Un vrai bonhomme, un vrai bonheur de neige.

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