Carnet de Réunion 2 – La voix du Filao

Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils passent et repassent. Où courent-ils ? Quelle force anime leurs corps presque nus, leurs pieds chaussés de couleurs vives ? Quelles pulsions les habitent ? Où est l’arrivée ?

A force de les regarder, il a envie d’en faire autant. Aller voir là-bas, suivre la courbe rivage, nager vers l’horizon, voler peut-être.

Mais comment ?

Arracher peu à peu ses pieds à la terre. Bomber le torse, redresser la tête. S’enfuir.

Cesser d’être arbre, devenir l’un de ces trotteurs, petits et mobiles, faire voler le sable entre ses orteils, entrer dans l’eau, ne plus subir les assauts de la mer, aller la chercher, bousculer le corail, pénétrer les vagues, découvrir le but de la course. Où est l’arrivée ?

Sournois, l’océan lui vient en aide, dégage ses pieds, met à nu ses racines, le soleil les sèche, les cuit, les rend friables. Sa tête continue de s’élever vers la lumière, ses bras tendus, offerts au soleil, se ravinent, se tordent, deviennent gris, noirs puis blancs comme des os. Cheveux verts secoués par le vent, chevelure entêtée, encore un effort pour marcher. Sortir de sa condition végétale, souffrir, s’offrir au sable, partir.

C’est la nuit que tout arrive, c’est la nuit qu’il s’échappe, avance sur le rivage, maladroit comme un albatros à terre, puissant comme le roi des Aulnes et d’autres le suivent. Juste quelques pas et le bonheur d’être autre, de plus en plus loin, en dépit des fruits qui tombent, de ses veines asséchées, de ses racines aux nœuds douloureux.

Dans sa course hésitante d’avant l’aube, il entraîne un tapis d’aiguilles rousses enchevêtrées, des tourbillons de coraux morts, d’oiseaux surpris dans leur sommeil.

Plus loin encore la nuit suivante, jusqu’à percer le mystère des étonnants trotteurs, des marcheurs mouillés, des rêveurs au pas lent, ou simplement jouir d’une métamorphose.

Etre Daphné à l’envers, la petite sirène sur le pont du paquebot.

Où est l’arrivée ?

A peine voit-il émerger de la route les hommes vêtus d’épais vêtements, les mains couvertes de gants gris, armés de tronçonneuses et que n’éclaire aucun sourire.

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