Un rideau qui danse

            Mon regard est fasciné par la ville alanguie, étalée à nos pieds. Fenêtres ouvertes, rideaux gonflés par le vent. L’odeur de bitume et de pierre chauffée monte jusqu’à nous. La lumière est dorée et cette couleur va bien aux visages. Voici le Rhône. Près de l’eau, les platanes et les aulnes offrent des nuances de vert qui stimulent et reposent en même temps. Tout bouge en douceur.

C’est une ville à étages, à monuments, à vestiges. Une ville de plénitude du vivant. La lumière franche de juillet empiète longuement sur la nuit, puis, quand cette clarté cessera de rajouter du temps au jour, la vie nocturne prendra le relais.

Maintenant mon regard s’attache au visage de l’homme qui m’accompagne puis je reviens au paysage. En contre-bas, se trouvent des immeubles standard. Leur banalité même semble touchée par la grâce du soir d’été.

J’aperçois une femme qui écarte les lanières d’un rideau de plastique pour sortir sur un balcon.

Lorsque j’étais enfant, ces rideaux signifiaient : on est dans le sud.

Vacances avec mes parents du côté de Perpignan. Je ne me lassais pas de voir bouger les lanières des rideaux. Pour moi qui vivais au nord, c’était merveilleux.

Chez nous les portes étaient pleines et les rideaux lourds. Rien de cette atmosphère légère, de cette impression de canicule, aucune chaise tirée sur le trottoir les soirs d’été quand les oiseaux jouent à se poursuivre. Chez moi, les martinets tournaient aussi dans le ciel mais jamais avec cet élan, cette vivacité et ces cris joyeux que je remarquais dès notre arrivée « dans le sud. »

Aujourd’hui encore je ressens l’accord profond entre le ciel transparent et leurs ailes tendues, entre le bleu et les sons aigus, enjoués et mystérieux. C’est comme un pacte qui scellé au crépuscule entre le ciel et les humains, avec les martinets comme messagers.

Nous étions en vacances et les rideaux se mettaient à danser.

Nous irions aussi sur la Place, voir danser la sardane.

La sardane se danse en rond. Mains dans les mains, doigts enlacés. Au rythme des flûtes et des tambours, je tenterais d’imiter le jeu vif et harmonieux des jambes. Ma mère m’achèterait des espadrilles blanches à lanières rouges et je pourrais danser aussi.

Elle demanderait du touron et des gâteaux à l’anis à la boulangerie et, pendant que s’échangeraient quelques paroles d’adultes, je jouerais avec les lanières des rideaux.

Les rideaux étaient une promesse. Je passais et repassais sous les lanières mouvante de la boulangerie, les laissais couler sur mon visage, j’énumérais leurs couleurs.

Avec ces rideaux modestes, pas sérieux, on aperçoit en passant l’intérieur des maisons, on sait à quoi les voisins s’occupent. Un rideau de couleur où circulent le vent, les odeurs et les bruits, chasse-mouches à l’occasion, c’est un rideau qui ne sépare pas vraiment.

 

C’est tout cela qui surgit. Il a suffi d’une silhouette de femme sur un balcon, un soir lumineux d’été, « dans le sud. »

Est-elle là depuis des années, depuis son mariage, peut-être ? Tous les soirs d’été, elle sort sur le balcon, c’est son espace de respiration, peut-être échange-t-elle quelques mots avec ses voisins. Surtout depuis qu’elle est seule. La grande pièce derrière le rideau est sans doute un salon à la décoration surannée, vase et photos sur la télé, canapé sombre, chaises assorties. Elle est entrée ici  un jour pour la première fois ; on lui a vanté la largeur du balcon et la « vue ». Quelle chance, ah, c’est un privilège, vous voyez d’ici le Palais des Papes. Oui, mais il faudra mettre un rideau et changer la tapisserie. La tapisserie, les peintures, elle a tout refait avec son mari. Et la chambre des enfants. Quel travail ! En plus de la boutique. Et puis tout le monde est parti. L’homme est tombé malade – une de ces maladies qu’on ne sait pas toujours guérir – longtemps, l’appartement a senti l’odeur des médicaments, des excréments, de la mort. Maintenant il est vide de présence et encombré d’objets. Il y a longtemps qu’elle a vendu la boutique. Les enfants viendront dimanche. Sauf celui qui travaille en Suisse. Quand même tous ces touristes, ça fait du dérangement et les voitures, c’est bien simple, on ne sait plus où les mettre. Elle, elle n’en a pas besoin. Elle n’a jamais vu un spectacle, un de ces spectacles qui font courir les Parisiens et les étrangers. Elle en a vu défiler, des gens, dans sa boutique, ça oui. Du balcon, on entend maintenant une musique sauvage, même pas une musique : des cris, des hurlements. Chaque année, on rajoute du son. Il y a des gens qui aiment ça, le bruit ? Après tout, ça tient  compagnie. Et quelle chaleur aujourd’hui. Il faudrait acheter un ventilateur. Ou trouver un autre genre de rideau. Installer la clim, dit son fils aîné, alors là, elle hausse les épaules. Elle est bien, comme ça, dehors.

 

A l’époque de la sardane et des espadrilles, mes parents m’emmenaient à la plage d’Argelès et visiter Collioure. Sur une photo, je porte une robe rouge, une barrette décorée de cerises en plastique retient mes cheveux, et je pose devant la célèbre église. Je suis amoureuse des couleurs, comme les peintres qui venaient ici s’enivrer de lumière et d’ombre, d’ocre et de vert, de pierres chaudes et de cyprès, sur le fond bleu intense de la Méditerranée. Même si j’ignore alors l’existence des peintres, je cligne des yeux et je souris du plaisir d’être là, je regarde l’appareil photo de mon père, avec l’intense désir de lui plaire.

Et puis les vacances finissaient. Déjà les buissons se chargeaient de mûres. Les parfums étaient de plus en plus forts, les sentiers avaient une odeur de miel, de thym et de marjolaine quand nous allions « dire au revoir » à notre Roussillon. A regret, il faudrait laisser la maison de location, le petit jardin tout bruissant d’insectes et le pin parasol. Mais mon père annonçait  avec enthousiasme : il reste encore plusieurs jours pour rentrer tranquillement et –ajoutait ma mère – faire quelques étapes culturelles. Et gastronomiques, reprenait mon père. La Provence. Tu entendras le chant des cigales. Tu verras le moulin d’Alphonse Daudet. Ma mère voulait s’arrêter à Digne et ensuite à Montpellier pour déjeuner place de la Comédie, mon père tenait à revoir Arles et les Alyscamps. Souvent ils n’étaient pas d’accord sur l’itinéraire mais, cette fois-là, ils avaient tous deux opté pour Avignon. J’étais assez grande pour supporter une visite du Palais des Papes.

La place du Palais me remplit d’émerveillement. La lumière était si vive qu’elle semblait décaper les pierres. Soudain moi aussi, j’étais éclairée de l’intérieur, élargie, éblouie. Le Palais s’élevait très haut, comme aspiré par le ciel. Levant la tête vers les tours, je me croyais au royaume des fées. Un château gigantesque, plus beau que ceux des contes et que je pouvais toucher de mes mains.

Je ne me souviens pas de la visite à l’intérieur : mes petites jambes fatiguées ont eu raison de mon attention aux explications du guide. C’est la promenade dans les jardins, sur l’esplanade, en haut des escaliers, qui me combla. Nous avons admiré le Rhône, large et plantureux. La couronne de la Vierge est-elle en or véritable ? Faite exprès pour accrocher les rayons du soleil ? Mes yeux revenaient sans cesse au Palais. Sauf quand mon père, dont le regard passait au-dessus des maisons bâties en contre-bas, au-delà de la ville moderne, nous montra le Mont Ventoux et les collines du Lubéron. Ces noms m’enchantèrent. Je voulus les redire, les chanter même : Mont –Ventoux- Lubéron-Le Palais … et le Pont. Je restai longtemps sidérée par les arches gracieuses et inutiles du Pont. A demi-détruit, jambes noyées, avait-il d’autre fonction que servir de matière à une chanson ? Mais oui, c’est lui, c’est le Pont de la chanson. Et je me suis mise à danser en rond. Comme mes espadrilles étaient légères !

Mon père proposa de manger des glaces avant de partir, place du Palais. Il choisit rhum-raisin que je détestais, ma mère sorbet citron, comme à son habitude, et moi, framboise-chocolat. Le plus possible, j’ai fait durer les saveurs mêlées sur ma langue, en fermant les yeux.

Avant de quitter la ville, ma mère entra dans une boutique près de la porte de l’Oulle pour m’offrir un « souvenir ». Je n’avais qu’à choisir. Elle m’acheta une tasse qui représentait le Palais des Papes. La dame de la boutique eut la patience d’attendre que mon choix fût définitif (le motif « cigale », l’image du pont avec des notes de musique me plaisaient autant mais, dit ma mère, « une seule ») avant d’envelopper mon nouveau trésor dans du papier de soie. La « saison » s’avançait, expliquait la dame, oui, mais il y a toujours du monde, même en hiver. C’est la première fois que vous venez ici ? Et, elle a quel âge, cette mignonne ? Six ans ? Ah, c’est comme ma petitoune ! Je jouais avec le rideau. Un rideau à lanières colorées, rouge vif, vert sapin, jaune citron, bleu méditerranée.

 

Ces vacances-là furent nos dernières vacances à tous les trois.

Avignon reste gravée en moi comme le lieu où, gavée de bien-être, comblée de la présence aimante de mes parents, je compris ce qu’est le bonheur.

Mon père n’aimait pas rouler la nuit, mais c’était l’époque des « grands retours », il voulut avancer, peut-être rattraper le retard sur son programme : Avignon nous avait gardés toute une journée.

On n’a jamais su ce qui s’était passé. A-t-il été ébloui par des phares, fatigué, un instant  endormi?

La voiture vint s’encastrer dans un énorme camion de transport.

Mes parents sont morts tous les deux. Moi, les pompiers m’ont extraite de la tôle, évanouie, sans blessure physique apparente. Je n’ai aucun souvenir ni du choc, ni du sauvetage.

On n’a pas retrouvé la tasse ornée du Palais des Papes. Je crois que je n’aurais jamais pu la tenir dans mes mains ni boire quoi que ce soit dedans.

Je n’ai jamais voulu retourner « dans le sud ». Et même, les appels des martinets qui chassent les insectes en jouant à se poursuivre les soirs d’été, longtemps m’ont fait mal.

Les vacances ? Mes tuteurs les passaient en Normandie. Par la suite, j’ai eu besoin d’aller loin, il y a tant de lieux à découvrir … Le Maroc, l’Islande, l’Indonésie. En avion, j’étais rassurée. Loin du « sud », mes fantômes dormaient en paix.

Jusqu’à ce que je rencontre cet homme.

 

Le mois prochain, tu viens avec moi au Festival d’Avignon, a-t-il insisté. Il est metteur en scène. Tellement impatient de me faire connaitre son univers que j’ai fini par dire oui.  Nous vivions avec intensité l’inamoramento. Un mois entier sans lui me semblait un exil. Je voulais partager ses émotions, me glisser dans sa vie.

Et puis, il était temps d’arrêter de fuir. J’ai eu enfin le désir de revoir cette ville, celle des derniers instants de ma vie de petite fille comblée. Avignon. J’avais gardé ce nom comme on garde dans son poing fermé un coquillage ou une pierre précieuse.

Tout a été lisse et suave, comme la soie du ciel au-dessus de nous, comme les ailes parfaites des martinets crieurs. C’est ainsi quand on est amoureux.

En passant par la porte de l’Oulle, j’ai pensé à la boutique de souvenirs où ma mère m’avait acheté une tasse mais à cet endroit-là, il y a maintenant un restaurant.

Nous sommes montés en direction du Palais des Papes, puis vers l’esplanade, pour marcher dans les jardins.

Comme moi, il voulait jouir du paysage, ensuite nous irions dîner, c’est jour de relâche pour lui et les comédiens. La lumière est encore vive, le Rhône somptueux. A nos pieds, la ville étalée, alanguie. Aucun nuage. Et ce visage d’homme aux traits si nettement dessinés, ce visage désormais familier, illuminé par le soleil descendant me fascinait autant que le fleuve.

Il s’est tourné vers le paysage et m’a désigné le lointain.

-Là, c’est le Mont Ventoux et les collines du Lubéron. Regarde, tu vois, au loin, l’atmosphère est bleutée…

-Je suis déjà venue ici.

-Vraiment ? Tu ne me l’avais pas dit ! C’est un secret ?

J’ai souri.

-Il y a longtemps. Je ne peux pas te raconter.

Mon regard a erré sur la ville moderne, les immeubles sans âme qui remplacent peu à peu la campagne. J’ai vu soudain une femme qui écartait les lanières du rideau pour sortir sur la terrasse. Les gestes de la vieillesse me semblent toujours pathétiques.

Tu vois, cette femme là-bas, sur son balcon ? Eh bien je l’ai déjà rencontrée.

-Dans une vie antérieure ? a-t-il dit en riant. Tu sais, rien d’irrationnel ne me déconcerte.

-C’est vrai, c’était une autre existence. Ou une autre femme. Tu as remarqué, j’aime bien me raconter des histoires. Ce sont mes mises en scène intérieures.

Il a souri. Tu devrais écrire …

Oui, tiens, l’histoire tellement banale de cette femme. Avec des détails qui pour personne n’auraient la moindre importance. Par exemple, un jour elle a demandé l’âge d’une petite fille qui achetait un « souvenir » avec sa mère. Une petite fille de six ans. Pour celle-ci, elle a enveloppé avec soin une tasse qui avait pour décor le Palais des Papes. Et la petite fille jouait avec le rideau à lanières colorées, avant de quitter la boutique.

Je sens qu’il voudrait en savoir davantage mais il reste discret. Il ne questionne pas, simplement sa main se pose sur la mienne.

Nous ne parlons plus. Seuls les martinets rayent ce silence de leurs cris de jubilation. Au loin, sur le balcon de l’immeuble banal, la femme se repose, assise sur une chaise. Derrière elle, le rideau.

Devant mes yeux un rideau de larmes. Il y danse des couleurs.

 

La Réunion-Avignon,  février 2015

Pour marque-pages : permalien.

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