Fragments de la vie d’Enzo

1-       Le geste qui me sauve

 

J’ai toujours été timide et peu porté sur la conversation.

Trop effacé. Pas de personnalité.

Je raclais des pieds au fond de la classe. Je rêvais aux nuages, aux étoiles, à des soleils noirs. Je n’ai pas d’ami.

Trop petit. Pas beau. Pas comme les autres.

Le temps arrive de trouver un métier, ou au moins une occupation.

Rien ne l’intéresse, dit ma mère, en soupirant.

Elle veut que je vive dans la cabane au fond du jardin. Elle dit que je la dérange, que je suis somnambule.

Bon à rien, elle dit aussi. J’ai envie de crier, de répondre. Mais si, je sais faire …

Mais je dois me taire. Pourtant :

Je m’intéresse aux nuages qui passent.

Aux couleurs de mes rêves qui restent jusqu’à l’aube.

A la nuit que je traverse parfois sans m’en rendre compte. Aux chenilles qui marchent dans ma chambre, aux fourmis qui grimpent sur la table. A mes doigts tout tachés.

Aux bruits de mes viscères qui me tiennent compagnie.

A l’odeur de la pluie dans le cimetière, de l’autre côté du jardin.

Aux cris des corneilles dans le grand platane.

Aux dessins que je fais sur les murs toutes les nuits.

Chaque matin il y a sur le mur du Parc de nouveaux dessins.

Ma mère m’a attrapé, a foncé à la Mairie. Là elle a supplié quelqu’un qui a fini par dire d’accord, mais à l’essai seulement, je le prends pour voir ce qu’il sait faire.

Elle a eu l’air soulagé.

Moi on m’a collé un balai dans les mains, avec le conseil de m’intégrer « à l’équipe ». Un seau, des brosses. Le chef d’équipe m’appelle « un emploi ».

Pour lui, je ne suis pas une personne, je suis un « emploi »

Allez, le nouveau, au nettoyage des murs.

Et voilà, je suis au pied de « mon » mur.

J’ai dit non. Pas ça.

Allez, l’emploi, faut pas que ça traine, le mur doit être nickel.

Efface-moi tout ça.

Donc j’ai brossé j’ai lavé. Mon bras me fait mal, à force de frotter fort, toujours le même geste. J’ai essayé de prendre la brosse dans la main gauche, ça n’allait pas mieux. Le dessin est devenu tout pâle mais ne s’est pas effacé.

Le chef a dit, laisse tomber, faut aller aux feuilles, c’est plus important. J’ai remué un peu les feuilles en faisant voler les moineaux qui picoraient au sol. Et je suis resté appuyé sur le balai en rêvant à mes dessins.

Celui de cette nuit représente un enfant avec une tête de console, des oreilles d’âne, il tient un pistolet laser dans une main et une hache dans l’autre, il fait tourner la hache au-dessus de sa tête. Il a une grande bouche sans dents, c’est à la fois Pinocchio et Exterminator. A ses côtés, un très grand oiseau rouge.

Personne ne pourrait comprendre que lorsque je dessine, mon geste m’échappe. C’est comme un autre qui peint.

Le lendemain, le dessin qui est arrivé, c’est, l’entrée d’un tunnel. D’un très grand tunnel.

J’ai volé de la peinture à l’entrepôt de la Mairie et j’ai dessiné tout ce qui est dans le tunnel, même si, dans la réalité on ne peut pas voir. Des arcs, des flèches, des hommes nus, couverts de peinture de guerre qui se battent et explosent. Et puis toujours dans le tunnel, des étoiles, des planètes, des galaxies.

Quand il a fallu nettoyer le mur, j’ai travaillé si mollement que le chef m’a pris à part à la pause.

Eh, toi l’emploi jeune, ça peut pas durer. Désolé pour ta mère. Je sais qu’elle a eu des problèmes. Mais moi je te garde pas.

Le chef aboie presque aussi fort que les chiens de ma mère.

Et après ça, comment elle va m’accueillir ! Mais elle ne m’a jamais accueilli, elle non plus, elle ne sait pas que je suis une personne.

Il ne me reste plus qu’à m’échapper. Qui s’apercevra de ma fuite ?

C’est simple, après tout. Cette fois, je réussirai.

Il suffit que je rentre dans le tunnel.

Que je rentre dans le ciel que j’ai figuré, puis dans les soleils noirs de mes galaxies.

Ensuite je passerai un grand coup de peinture sur ma silhouette. Jusqu’au bras qui tient le pinceau, à la main qui dessine, doigt par doigt. Je m’effacerai. C’est le plus difficile à réaliser peut-être, mais je suis habile de mon pinceau et plus soigneux que le chef d’équipe ne l’imagine.

Je ne retournerai pas dans la cabane au fond du jardin. Il y a longtemps que ma mère veut y mettre ses chiens. Je disparaitrai totalement.

Il n’y a pas de place pour moi : ni à l’école, ni dans « l’équipe », surtout pas dans ce qu’ils appellent « la cellule familiale », tu parles, ma mère et ses chiens.

Ce sera sur le mur un geste d’effacement.

Ma silhouette de timide, de trop petit, de pas beau, de moineau mal-aimé va disparaitre.

Mon corps entrera dans l’obscur, je m’intégrerai aux parois du tunnel. Je deviendrai peinture noire et je traverserai le mur du Parc.

Le dernier coup de pinceau sera pour faire entrer dans l’obscurité mon pouce et mon index, et enfin le lourd pinceau noirci.

Ce sera mon dernier geste. Et je serai sauvé.

 

 

 

2-Sur une marche

C’était quand, déjà ?

Je le revois assis sur une marche.

Un petit bonhomme à la tête penchée vers l’épaule, malingre et peu gracieux.

Les clients entraient et sortaient. Le matin, ça sentait l’eau de javel et la sciure, l’odeur écœurante des premières cigarettes.  Ensuite on entendait fuser quelques blagues, la bière et le pti blanc s’imposaient dès 10 heures le matin. Je prenais un café-crème sur le zinc et je me croyais dans un poème de Prévert. Sauf que je n’étais pas à Paris.

Mais ce qui clochait, c’était le petit bonhomme.

Ils étaient plutôt sympathiques, ces bistrotiers, serviables et parfois ronchons, comme le sont sans doute tous les tenanciers de petits cafés, Bastien grande gueule, et elle, je ne sais plus, Jennifer ou Jenny, peut-être ? Plus fermée. Une bosseuse. Fallait que le zinc soit propre et le carrelage impeccable. Elle frottait. Elle parlait à leur chien. Un chien de garde qui aboyait sur les ivrognes. Mais ni elle ni lui ne parlaient guère à l’enfant assis sur la marche.

L’enfant n’était pas tous les jours dans le café. Seulement le mercredi. Et les vacances. Sa présence me mettait mal à l’aise. Sans doute parce qu’il était aussi discret et silencieux qu’un objet.

Sur la première marche. L’escalier montait en vrille vers la salle du haut qui n’était pas utilisée par les clients du bar. A quoi servait-elle ? Je n’ai jamais su. Un entrepôt peut-être. Si quelqu’un montait, Bastien ou Jenny (Jennifer ?) il lui fallait pousser légèrement l’enfant. Ce n’était pas une occasion de parole.

Il ne regardait jamais personne.

Moi, au contraire, je regardais les gens mais je parlais peu. Quand on m’adressait la parole, je sentais le malaise, l’hésitation. On me donnait du « Monsieur l’ingénieur».  Est-ce qu’il reprend un café ? On me parlait à la 3° personne. J’étais un étranger qu’il était prudent de tenir à distance. On savait que mon séjour ici serait limité, le temps de superviser le moment le plus délicat dans la construction du pont.

Bien sûr, je n’étais pas obligé de prendre le café avec les ouvriers ni de me mêler aux habitués de ce bistrot sans charme. Seulement, j’ai une curiosité sans borne pour les gens, surtout ceux qui ne me ressemblent pas. Je laissais ma voiture près du pont et j’allais à pied jusqu’au café, comme les autres travailleurs, ceux qui venaient avec le bus de l’entreprise. Le sol était souvent boueux.

Le gamin restait tranquille. Il ne jouait pas. Ou alors avec ses mains. Il n’avait pas de petite voiture, pas de livre, pas d’objet. On aurait dit qu’il attendait quelque chose. Ou quelqu’un. Ou c’était un rêveur. Mais cela n’expliquait pas pourquoi ses parents ne s’occupaient jamais de lui.

J’ai fini par dire quelque chose de bête comme : il ne s’ennuie pas votre fils, là tout seul ?

Bastien n’a même pas regardé dans la direction de l’enfant. Il a juste rectifié : le fils de Jenny (ou Jennifer). Sans doute un problème entre eux.

J’ai dit à la patronne. Il est vraiment sage, votre fils. Il apprend bien à l’école ? Il a intérêt, elle a dit. Je vous remets la même chose ? La même chose c’était un picon bière. Et la conversation s’est arrêtée là.

A vrai dire, j’avais hâte que mon séjour s’achève, hâte de terminer mon contrat, de quitter ce village gris. Les plans du pont avaient été réalisés par un cabinet d’architecte qui avait fait faillite et l’auteur du projet avait disparu. Il y avait quelques malfaçons, mais cela ne rendait pas le travail intéressant pour autant.

Au fil des jours, j’ai remarqué que l’enfant était toujours assis de la même façon, les jambes sur le côté, le corps un peu voûté, la tête légèrement penchée sur la gauche. J’avais envie de lui parler, seulement, je ne sais pas parler aux enfants, je n’ai jamais eu d’occasion de fréquenter certains d’entre eux, et je ne sais pas comment les aborder sans leur faire peur ou, simplement, je redoute d’être confronté à leur indifférence.

Il lui arrivait parfois de changer de marche et il s’installait un peu plus haut, comme s’il voulait échapper à l’ambiance du café. J’ai eu l’impression que, s’il arrivait en haut de l’escalier, il allait disparaitre.

Mais je le retrouvais le lendemain une marche plus bas.

Le pont était en voie d’achèvement. D’autres travaux m’appelaient ailleurs. Il m’est venu une idée : au lieu de parler à l’enfant (qu’est-ce que je lui aurais dit ? Tu vas me manquer ? Ce n’était pas vrai. On ne se verra plus ? Evidemment qu’on ne se verrait plus). Je lui donnerais quelque chose.

La veille de mon départ, je suis allé vers l’escalier, je me suis penché vers lui et je lui ai tendu un carnet à dessin, avec quelques fusains que j’avais pris sur ma table. Il a saisi l’ensemble et m’a regardé sans un mot. Son visage était inexpressif, mais avec une lueur dans les yeux. Je craignais une scène pénible du genre « Alors tu dis merci à Monsieur l’Ingénieur ? » mais rien ne s’est produit. Bastien et Jenny (Jennifer ?) étaient occupés au comptoir et les clients du café semblaient ne rien voir.

Le soir, quand je suis monté dans ma voiture pour rentrer à l’hôtel, il y avait une feuille à dessin coincée sous un essuie-glace. Un peu froissée. C’était un dessin au fusain, plutôt adroit, réussi, même. Un escalier stylisé traversait toute la feuille en diagonale et, tout en haut, sur la dernière marche, une silhouette  malingre se penchait en ouvrant les bras. Les bras ? C’était plutôt des ailes.

Il avait figuré un envol.

Le lendemain matin, je suis passé par le pont, dire au revoir à quelques gars du chantier qui restaient encore. Je n’ai pu m’empêcher de jeter un coup d’œil au café, sans y entrer.

L’enfant n’était pas là.

C’était peut-être un jour d’école mais je me suis abstenu de vérifier. C’était un jour gris, comme d’habitude. La boue collait aux pneus. Et moi aussi, j’aurais bien voulu m’envoler.

 

 

                                                               3- Le losange vert                                         

                                              

C’est sans doute à cause de la caresse de sa main que c’est arrivé.

Tous les garçons du collège étaient des vraies brutes. Et niais, et moches.

Seul Ludo me plaisait. Brutal aussi mais moins, avec parfois un sourire. Les autres avaient des gueules fermées à double tour. Ils étaient toujours ensemble et prêts à se moquer, à siffler, insulter les filles. Je n’étais pas la seule à rêver de Ludo. Jessica lui avait glissé des messages, avec des dessins, sûrement des trucs que moi j’aurais jamais osé. Et, pareil, Ludo, sur les murs, ce qu’il taguait, ça me me faisait rougir.

Tant pis si je passais pour une demeurée.

C’était samedi. J’aidais ma mère au marché. Elle vend des bijoux fantaisie, des  bandanas, des bagues, des trucs gothiques et des mains de Fatma. Mes copines viennent toujours traîner par là. Elles touchent à tout. Ma mère les a à l’œil… C’est pas cher, elles peuvent acheter, non ? C’est des Chinoises qui fabriquent ça, pour presque rien de salaire, alors, je ne vais pas en faire cadeau à des filles qui ont la chance d’aller à l’école et qui me dépriment à force de s’habiller en noir. Elle conclut toujours « Faut bien que tout le monde vive ». Et la chienne approuve. Elle est toujours là, ma chienne, sur le stand. Si quelqu’un vient nous embêter elle sort ses crocs.

Mais là personne ne nous embêtait, au contraire. Les filles, Jessica, Lucie, Samantha et compagnie, elles s’étaient enfuies comme une volée de moineaux quand M’man avait poussé sa gueulante. On s’apprêtait à remballer et soudain j’ai vu arriver Ludo. Ses écouteurs sur les oreilles, des lunettes noires, comme dans les clips techno, son air entrouvert : je veux dire, une amorce de sourire, d’un seul côté de la bouche, le truc qui me fait fondre.  Jamais un garçon de la bande n’arrête à notre stand. Quand ils viennent au marché c’est pour chourer des cd et loucher sur les blousons de cuir. Ludovic a regardé les chaînes et les anneaux à piercing, et puis il a farfouillé dans les colliers. Il en a sorti deux. Genre collier de chien, en tissu, l’un noir avec une tête de mort. L’autre juste un tour de cou avec un losange vert. Il avait l’air d’hésiter. Il a retiré ses écouteurs et ses lunettes.

Il a dit : tu aimes le vert, toi.

Il regardait mes yeux.

J’ai bafouillé quelque chose, mais le son était coupé

Il a tendu un billet pour payer le collier au losange vert, et son geste est devenu une caresse. Salut Jennifer.

Pas Jennifer, j’ai corrigé, Jenny.

A c’soir, Jenny.

La caresse s’est imprimée dans ma main et les mots ont coulé le long de mon corps. Vert. Un collier assorti à mes yeux. J’ai remballé le stand, légère comme un nuage. C’est quoi, c’t’histoire, a dit ma mère. Y a quoi, ce soir ?

On va chez Samantha, c’est son anniversaire.

Hmm

Ses parents sont pas là. Ca, je l’ai pas dit, bien sûr. Un plan d’enfer ; elle a une grande maison, Samantha, pas un mobile home, comme nous.

On s’est tous retrouvé chez Samantha. On a commencé à vider les packs de kro, à inventer des mélanges ; je cherchais des yeux Ludo : pas là,  ça me faisait mal.  On a mis la musique à fond ; au début c’était Alice D in wonderland et puis Delirium et  quoi d’autre ? Je ne sais pas car Jessica est arrivée, en noir, gothique, ou presque.

Quelque chose en couleur brillait au cou de Jessica : le losange vert.

Ludo était derrière elle. Avec elle.

Moi, j’ai explosé ;  tout bougeait autour de moi et le son était assez fort pour que je hurle n’importe quoi. Avec les autres de la bande, Kevin, ou Grégoire, ou Jackson, je ne sais plus, j’ai pris des médocs, mélangés à la vodka, à je ne sais quoi. Kevin, ou Grégoire, ou Jackson, ou tous les trois, ils m’ont entrainée dans le garage, ils rigolaient très fort, et moi j’étais toute molle et puis je ne sais plus.

J’aime pas penser à ça.

J’ai mis du temps à comprendre que j’étais enceinte. Tu l’as cherché. Ma mère aussi, sans doute, elle l’avait cherché, vu que j’ai pas connu mon père.

On a déménagé,  déplacé le mobile home,  changé de ville. Ma mère a décidé que j’accoucherais « sous x », c’était son idée, elle n’en démordrait pas. Je voulais bien tout ce qu’elle voulait. J’étais moins que rien, anéantie. J’ai signé une quantité de papiers, passé des heures avec des assistantes sociales.

Mon corps m’était étranger. L’enfant, si c’en était un, plutôt qu’un dragon ou un monstre, je ne pouvais même pas y penser. Je l’appelais « la chose. »

Quand la chose a voulu sortir, il n’y avait que la douleur et j’avais le droit de hurler, tant mieux, je suis devenue un hurlement. La chose s’est éjectée.

Je ne sais pas si vous avez accouché sous x, ça m’étonnerait. Voilà ce qui se passe, juste après. On vous le montre, l’enfant que vous laissez, avant de vous faire signer le dernier papier.

Et voilà ce que j’ai vu.

Des mains. Deux mains minuscules, un peu froissées, un peu rouges et marbrées. Les ongles étaient surprenants : à peu près un millimètre carré de surface. Ma main à moi, à côté, avait l’air géante, comme un gros chat de dessin animé qui s’approche de deux petites souris.

Au dos de la main,  quatre petites fossettes. J’ai avancé un doigt pour toucher. Et ces petits creux m’ont fait chavirer. La peau était fraiche et soyeuse, et puis la paume s’est tournée vers moi, avec toutes ses lignes, tout son destin déjà inscrit.

Alors j’ai caressé la main minuscule. Et je n’ai pas signé.

 

 

 

4 La section des Petits

 

C’est toujours une angoisse. Même si ce n’est pas la première fois. Et une joyeuse excitation. Ca y est j’ai tout préparé.

Allez, c’est ma cinquième rentrée. Pas de panique.

Si vous n’êtes pas familiers de l’école maternelle, vous aurez du mal à entrer dans cet univers, tellement c’est petit ;  d’abord vous ne saurez pas ou vous asseoir, les chaises sont trop étroites et trop basses pour les adultes et même le bureau de la « maîtresse » vous semblera minuscule. Les porte-manteaux alignés à hauteur de nains  sont surmontés de dessins stylisés qui représentent un animal totémique –souris, canard, lion et autres. Le vestiaire est un bestiaire et  n’essayez pas de vous planquer dans le « coin dinette » vous serez tout de suite repéré.

Dans ma classe, les couleurs sont toniques et le rangement un peu foutraque. Vous voyez ? La pile d’histoires de « Petit Ours Brun » s’écroule sur les puzzles et la plante verte a déjà un air penché.

 

Cette année j’ai la section des Petits. Vous  voulez voir la liste des enfants ? Certains parents ont bien voulu mettre une photo. Gros à parier que je n’en reconnaitrais aucun car la photo a été prise avant les vacances d’été. Tant pis. Ils me seront vite familiers, ces petits visages aux joues de bébé,  aux dents comme des perles et aux yeux  dévoreurs.

Ma collègue Karima fait classe aux « moyens » Valérie, la directrice, aux « grands ».  Moi j’ai vingt et un « petits ». La moitié ne vient que le matin et les autres font une grande sieste. J’ai le temps de les faire jouer, parler, agir, je les « socialise », comme il faut dire.  Je les regarde beaucoup.  Je les scrute. Parfois jusqu’au vertige.

On va bientôt construire l’arbre des anniversaires, avec la photo de chacun dans une boule coloriée, accrochée à l’arbre. Faute de photo, un dessin, un gribouillis fait l’affaire, et je rajoute la date et le prénom,  en belle écriture « cursive ».  Ils apprendront bientôt à faire courir l’écriture. Et à faire couler les mots.

Ah, les prénoms,  quel régal. Vous avez remarqué, ça fonctionne par rafales. Par exemple, cette année, il y a trois ou quatre Eloane dans l’école et deux Charlize.  Et plusieurs Matéo. L’année dernière, c’étaient les Enzo.  Il n’y en a qu’un, cette fois. Ah, voici Brandon, Jackson,  Rihanna, Samir, et deux Loevan. C’est encore la mode des prénoms courts : une chance pour  Léo, Tom et  les deux Léa, ils sauront vite écrire leur prénom, cependant que Timothée, Mohammed et Auréliane pourraient bien être à la traine : trop de lettres.

 

C’est l’heure. Le premier tandem maman-enfant se présente à la porte de la classe, suivi de près par deux autres, puis un duo « papa-fille » un peu paumé. Quelques paroles à chacun. Il y a des pleurs, les regards embués d’une mère qui ne se résout pas à partir et puis l’enfant –paquet que l’on dépose à toute vitesse après s’être assuré que la « tutute » lui obstrue bien la bouche, celui  qu’on lâche comme on mettrait un « encombrant » sur le trottoir, parce que l’heure tourne.

Et voici un petit visage qui a l’air fermé à double tour. Je m’accroupis pour être à sa hauteur. Comment tu t’appelles ? Enzo, répond la mère. Il sait parler ajoute-t-elle à mon intention, mais il a ses têtes. L’enfant se met à hurler. Enzo, arrête, si tu continues, je te donne, t’as compris ?

Je reste sans voix.

Arrive alors celle qui sait dénouer toutes les tensions : Nadège, l’assistante maternelle  la plus douée que je connaisse. Elle manipule en direction du hurleur un grand oiseau en velours rouge,  « Regarde Enzo c’est Bibi Rouge, il veut jouer avec toi ».

Un instant de suspense et puis c’est gagné,  l’enfant regarde la marionnette.   Tandis que la mère tourne les talons à toute vitesse, Nadège lui  lance «  A ce soir, Jenny !

– Jennifer, crie l’autre par-dessus son épaule avant de disparaitre.

Nadège entraîne l’enfant dans le groupe qui joue aux gros lego, tandis que je dois affronter une grand-mère soucieuse, flanquée de deux jumelles qui ont des pilules homéopathiques à prendre à chaque récré.

Ils sont tous là, peluche à la main,  doudou dans la bouche,  nez plus ou moins coulant. Je respire leur odeur de shampooing, de tissu neuf,  j’admire la multitude de petites tresses à élastiques sur la tête de Cassandra et les barrettes fluo d’Erine – je complimente. Je repère les voix de soprano, les timides, les patauds et les délurés, les porteurs de lunettes… Je passe en revue  les chaussures roses  les baskets qui s’allument, les robes trop sexy, les anoraks incongrus, les bottes inutiles.

Apprendre. Ils apprennent à toute vitesse. La chanson de Bibi Rouge ou Il court le furet, ils la sauront ce soir. Apprendre à exister : se nommer, nommer l’autre, saluer, se séparer. Ils sont poreux, ouverts à tous les possibles.  Certains avec déjà des ombres  à leur tableau tout neuf. Je n’ai pas besoin d’être mère pour adorer la maternelle. Bien au contraire.

 

A la première récréation, avec Nadège, on distribue les goûters.  Je garde un œil sur Enzo. Il n’a pas dit un seul mot, Auréliane et Tom non plus, me fait remarquer Nadège.  Je le vois réfugié dans un coin du tapis de fausse herbe où atterrit le toboggan et il observe les moineaux qui viennent picorer  des miettes devant la cantine.

Tu connais la mère d’Enzo, Nadège ? Je demande pendant la sieste.

Oh, comme ça. Elle fait les marchés avec sa mère. Tu ne l’as jamais vue ? Elle a l’âge de ma fille qui est en Terminale.

Nadège connait tout le monde et toutes les recettes pour amuser les enfants. Tu devrais être à ma place, Nadège. Bah, faut des diplômes, j’en ai pas. Et puis je suis bien comme ça.

Après la sieste, ça va vite. Rassemblement, jeux de mains, comptine, et hop, ça va être « l’heure des mamans ». Je sais que la plupart d’entre elles sont déjà massées dans la rue,  les poussettes des plus petits en ordre de bataille, échangeant des nouvelles du front : les rhumes, les diarrhées, les  dents, les vaccins. D’autres seront en retard et mon cœur se serre toujours à la pensée que certains enfants vont se sentir abandonnés, ne serait-ce que dix minutes.

Allez, on va chercher les sacs, mettre les pulls.

Tout le monde est là, à peu près calme. Soudain mon sang se glace. Enzo.

Où est passé Enzo ? Nadège !!!!

Enzo ! Où est Enzo ?

Attends, dit Nadège, cherche mieux, je les fais assoir pour répéter la chanson,  tu as  encore cinq minutes.

« Bibilibi qui es-tu qui est qui Bibi l’ibis, l’ibis rouge, qui es-tu… Allez faites le bec avec vos doigts … Bibilibi… Claquez dans les mains … »

J’explore à toute vitesse le coin dinette, le coin lecture, le coin poupées, le coin voitures, je maudis tous ces coins,  je rampe pour regarder sous l’armoire, sous les tables, sous la bibliothèque, je fonce dans la cour, les cantinières et le factotum sont déjà partis. Restent que les moineaux. Avertir Valérie ? Appeler la police ? Dans ma tête à la vitesse de la lumière défilent les pires scénarios, kidnapping, viol, accident, voiture de police, battue avec chiens, sonder l’étang …

J’entends la rumeur des mamans forcir derrière la porte encore fermée. Elles auront raison de me lyncher. Si Enzo n’est pas retrouvé, j’aime mieux mourir.

Dans quelques minutes,  c’est Valérie qui va ouvrir aux parents.

La chanson est finie. Je rentre en trombe dans la classe. Nadège applaudit ses apprentis choristes. Tellement calme.

Près d’elle est assis Enzo.

-Enzo ?

-Oui.

Laisse le tranquille me fait signe Nadège. Enzo ? Tu te souviens de la chanson ?

-Bibilibi … Bili… BI Bibili qui es-tu qui  est qui …

-Bravo Enzo !

Tu vois, il parle …

 

 

5 -CLICK                             

                              

 

Ahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh !

ARGGGGGGG ! OUPS ! ESPECE DE …. Je vais t’exploser !  Ca y est ! Explosé ! MUAHAHAHHHH !

Vous avez entendu ? Eh bien, c’est mon voisin.

Moi, vous savez, je suis un homme tranquille. J’aime bien dormir de bonne heure et me lever tôt pour sortir mon chien. Mais voilà : toute la nuit, je l’entends. Il joue.

Il ne sort jamais, je ne sais même pas à quoi il ressemble. A un cloporte sûrement. J’ai beau être un peu sourd, avec ses jeux de guerre c’est moi qu’il agresse. Il joue nuit et jour, ce décervelé. Il oublie que les cloisons sont minces. Parfois sa mère se met à crier aussi comme si ça allait le calmer. J’entends tout. Insupportable.

J’vais t’ex ….ploser !!!! J’t’explose !!!!!

– Enzo ! Arrête !

M’man, Lâche-moi. Tu vois bien que j’ai pas fini ma game. Oups ! Ahhhhhhhh ! C’est bon,  j’ai un dps de folie là!  M’man, Casse-toi… Laisse-moi  jouer ! T’as vu ça comment j’lai OS, le Krab !

– Enzo, le voisin a encore tapé au mur,  ce matin, je lui ai parlé, il dit que tu es fou, il veut aller à la police. S’il te plait, Enzo…

– Lâche moi, j’ai la haine, tu peux comprendre ça ? Non NON……… … J’ai la haine, j’te dis, la haine. Ah, Vlan ! …Mon armure magique est down, Aïe ! l’affreux, le taré, le sal…

Enzo, tu ne veux pas sortir un peu ? Prendre l’air, rencontrer des jeunes de ton âge. Tu n’as pas de copains ?

– Des copains ? J’en ai des milliers ! Je suis connecté tout le temps.  Non ………Aïe, je suis mort, désintégré ! Non … une popo et c’est reparti …attendez-moi, les mecs ! Kite– le par ici celui-là, j’me l’fais…

Tu vois bien, on n’arrête pas de se rencontrer, avec les copains.

 

Ca y est, je sais le prénom de la mère d’Enzo : elle s’appelle  Jennifer, elle a l’air gentille, je la rencontre parfois à la boulangerie

Hier, on a parlé un peu. Pourquoi il a la haine, Enzo, j’ai demandé.

C’est à cause de son père, peut-être, allez savoir, il ne dit jamais rien, en dehors de ses cris de guerre.  Bien sûr, je sais qu’il y a des millions de joueurs comme lui, mais voyez-vous, j’ai peur… Je l’élève seule, depuis le début… Il ne mange que des pizzas. Son  père ? Ah, je ne sais pas où il vit maintenant. Je me débrouille.

J’ai fini par comprendre que le père s’était engagé dans la Légion, quand Enzo avait trois ans.

 

Cette nuit encore, je l’ai entendu. Il a hurlé comme jamais. Des menaces, des insultes, des insanités.

AHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH ! D’où il sort celui-là ? Espèce d’attardé ….. T’as pas l’niveau espèce de noob ! Arrrrghhhh !  Malheur ! NOOOOOOOON ! J’suis disloqué, il m’a buté !!!

La mère d’Enzo, elle serait assez jolie, si elle n’avait pas cet air résigné et ces yeux cernés. Mon chien l’aime bien, en tout cas. C’est bon signe.

Non !!!!!!! Je l’explose, celui-là, c’t espèce de … attends, WOOOT !!! J’ai looté le ring of flight ! Je grimpe, je saute le mur, je voooooole !  Waouhhhhhhh …

 

Une chance. Il s’est arrêté de jouer. Peut-être que ça lui arrive, à lui aussi, de dormir.

Une nuit sereine. Du coup j’étais de bonne humeur.  Jennifer, je me suis dit, je l’inviterais bien à dîner, pas chez moi, bien sûr, au restaurant. Mais je ne l’ai pas vue à la boulangerie.

C’est le soir seulement que j’ai compris.

Enzo a disparu.

– Vous qui êtes souvent à la fenêtre, elle m’a demandé, vous ne l’avez pas vu sortir ?

Bien sûr, non, juste constaté le silence. Désolé.

Et puis ce silence est devenu oppressant. Pour un peu j’aurais regretté les hurlements de ce gamin.

Avec la permission de Jennifer, j’ai exploré la pièce où ils vivent. Des fois qu’il serait vraiment devenu un cloporte. Mais rien. C’est très propre, chez eux.

J’ai accompagné Jennifer à la police. Elle a donné le signalement d’Enzo. Ils ont haussé les épaules. Des jeunes qui fuguent, y en a tous les jours. Il va revenir. Ou alors …

Je lui aurais bien tenu compagnie mais elle n’a pas voulu.

 

La nuit, je n’ai pas dormi, à cause du silence.

J’ai hésité et puis, tant pis, au matin, j’ai frappé à la porte de Jennifer.

Elle ne répondait pas. J’ai ouvert. Je l’ai vue assise devant la console.

Elle joue.

Mais sans crier, juste des petits gémissements, comme quelqu’un qui fait un gros effort.

Elle m’a à peine regardé.

– Ca y est, je viens de créer mon Perso ! Je devais absolument le faire. Call of duty. J’y suis ! J’ai réussi !

Elle semble rayonnante. Je suis atterré. Elle dit, très sérieuse :

– Je vais aller chercher Enzo dans Warworld.

Devant elle, sur l’écran, des bombes explosent, des lasers fulgurent, une armée entière dévale  une colline en semant le feu sur son passage, les personnages se disloquent en mille morceaux aux couleurs criardes.

Je tente d’argumenter. Elle n’écoute rien.

A moi, à moi ! ARRRRG ! Ici ! J’vais t’exploser ! Pousse-toi, espèce de sale type !

J’ai refermé doucement la porte.

De mon appartement, j’ai entendu.

ARGGGGGGG ! OUPS ! Approche un peu…. Je vais te buter ! Rends moi mon fils ….Ca y est ! Explosé ! AHHHHHH ! Vite, la hache de feu !

 

J’ai appelé mon chien. Viens, Titus, on va sortir. Bon chien, va.

Il m’a regardé avec tristesse. Ou bien c’est moi qui suis triste et je me vois dans son regard.

Enzo n’est pas encore revenu. A tous les coups, ce zombi s’était mis en tête de rencontrer d’autres joueurs dans la vie réelle, sûrement à l’autre bout du pays, ou plus loin. Et maintenant sa mère a perdu la tête.

J’entends Jennifer.

OUHHHHHHHH ! Allez, cogne, cogne ! disloque, désintégre, écrase, vas-y à la kala, au lance-flammes, à la bombe A…,

Maintenant les cris sont hystériques, moins forts que ceux de son fils, mais plus aigus.

Elle ferait mieux de mettre des avis de recherche « ado en fugue » chez les commerçants et de relancer la gendarmerie. « Ado ludopathe ». C’est comme ça qu’on les appelle, ces malades.

Je peux bien vous le dire : malgré tout ça, je suis amoureux de Jennifer. Depuis le temps que je la regarde sans rien dire. Pas vrai, Titus ?

Comment l’arracher à cet enfer ?

AHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHhhhhhh

ARGGGGGGG ! OUPS ! ESPECE DE …. Je vais te buter ! Ca y est ! Explosé ! AHHHHHH !

J’ai sifflé Titus pour qu’il se couche à mes pieds. Tiens, il n’y a que toi qui me consoles, bon chien.

Et j’ai pris une pilule pour dormir.

 

Au matin, j’ai appelé.

Jennifer ! Jennifer !

Peut-être a-t-elle des nouvelles de son fils ?

Mais elle ne répond pas.

La porte n’est pas fermée.

J’entre sans bruit, Titus sur mes talons. Elle n’est pas là. Personne dans l’appartement.

Sa chaise est renversée et l’écran allumé émet une lueur étrange. Elle a dû partir précipitamment.

Titus semble apeuré. Il va se cacher sous les rideaux.

 

Alors je redresse la chaise et je m’assois devant l’écran. Mes mains se sont posées toute seules sur le clavier.

Click to restart.

Ma résolution est prise.

Je dois la sauver. J’irai la chercher. Call of love.

 

 

Petit Lexique à l’usage des non gamers :

dps = dammage per second = la quantité de dégâts par seconde infligée par un joueurs à l’adversaire.

game (une)  = une partie, un  jeu

Kiter = attirer, entraîner un adversaire vers un endroit précis choisi pour le battre

Looter : obtenir (loot : butin) ; WOOT : abréviation pour « wondeful loot »

Noob  = un débutant, un « nul «

OS = One shot : tué en un seul coup

Popo :=potion (donne des points de vie)

 

 

 

 

Popo :=potion (donne des points de vie)

 

 

 

 

La vie des autres

 

 

Solenn m’a envoyé une photo.

Un scan à vrai dire, avec l’idée que j’allais sauter de joie, de sa joie à elle bien sûr.

Dans le mail il y a des tonnes de points d’exclamation, des smileys euphoriques, mais pas un mot pour me demander de mes nouvelles. C’est à toi, ma meilleure amie, ma petite sœur d’enfance, que je l’annonce en premier. C’est un garçon. Que dirais-tu si je l’appelais Charlie, c’est presque comme toi, tu seras sa marraine civile, tu veux ? Arthur est très content.

La future marraine, elle est verte pour l’instant. « Arthur est très content ». Tu parles ! Arthur s’en fout complétement, c’est moi qu’il aime. Solenn, cette grosse molle, qui se la joue « hello kitty » avec son tatouage raté et ses converses à fleurs.

J’ai envie de la piétiner, son échographie, de cracher sur l’écran. C’est moi qui devrais être enceinte, pas elle.

Elle ferait mieux de dire, Arthur, il m’a salement fait jouir, ce jour-là, Arthur, c’est une affaire …  ou alors, je l’ai bien eu, je l’ai bien  harponné, avec la pilule oubliée, les règles que j’avais quand même, avec mon chantage au suicide,

Son Arthur, il est comme tous les mecs, il veut bien, il attend que ça se passe, un chiard, un nouveau chien, du moment que c’est pas lui qui s’en occupe, pas lui qui …

-Pardon ?

J’ai oublié où je suis depuis que j’ai reçu ce scan. Comme une automate, j’ai fait entrer quelqu’un dans le bureau, quelqu’un qui a commencé à parler, j’ai rien écouté. Cette femme, je la connais bien, c’est mon secteur. Euh … Oui, je t’écoute, Jennifer, c’est quoi le problème ?

–          Qui a disparu ? Ton fils ? tu veux dire : il est en fugue ?

Un coup d’œil sur le dossier.

Ton  fils, il a dix-huit ans maintenant. Il est libre d’aller chez un ami, une copine… je ne sais pas, moi, il a fait du stop pour aller voir la mer, beaucoup de jeunes, allez, ils se cassent, marre de vivre avec la mère, comme ça pour retrouver un père, un grand-père, ça leur prend  brusquement, un beau matin, le goût des origines, retrouver leurs racines, moi ça me fait sourire, souvent c’est un prétexte pour zoner…  Tu peux dire à ton chien de rester couché, s’te plait ?

Ecoute Jennifer, je peux t’appeler Jennifer ? Jenny ? Comme tu veux.

Tu  étais inquiète parce qu’il ne sortait jamais. Tu te souviens ?  Vous avez même déménagé à cause de lui, tu m’as dit. Il joue toujours aux jeux vidéos ? Non ? Alors c’est un souci de moins. Elle est bien, votre maison ? C’est là que tu élèves des chiens, maintenant ?

Il a trouvé un emploi ? Pas gardé. Trop instable, et voilà qu’il a disparu. Ce n’est pas la première fois ?

Comment ça, il a l’habitude de disparaitre ?

Il s’absente ? Il se transforme ? En QUOI il se transforme ? Tu as fumé quoi avant de venir ? Ecoute, Jennifer, je suis assistante sociale, pas flic, pas voyante extra-lucide, Si tu passais voir la doctoresse du Centre ? Elle te prescrira des décontractants, des calmants, du sirop, je ne sais quoi…  Allez, on se voit la semaine prochaine.

Elle m’a regardé d’un air ahuri. Elle avait l’air d’attendre quelque chose, le chien aussi, deux regards pitoyables, noyés, des petites fenêtres sales sur des vies merdiques.

Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai ajouté :

-Ecoute Jennifer, tiens, j’ai une question, quand tu étais enceinte, tu as envoyé le scan de ton échographie à ta meilleure copine ?

Elle s’est mise à hurler. Elle m’a insultée et puis elle est sortie du bureau en courant, le chien sur ses talons.

C’est vrai, je n’avais pas besoin de dire ça, mais je n’en pouvais plus de cette femme.

Et pourquoi c’est Solenn et pas moi la future maman glorieuse qui balance  la photo de son embryon sous le nez de tout le monde ?

J’en peux plus de ce boulot. Les malheurs des autres, tiens, en train d’attendre, il y a encore les deux vieux, la petite qu’on doit retirer à la famille incestueuse, l’autiste qui va entrer en hôpital de jour quand il y aura de la place.

Et maintenant Enzo en cavale !  On dirait que personne n’a fait un poster géant avec sa photo quand il avait trois mois de gestation, celui-là.

Allez, je vais répondre à Solenn. Tiens, tu veux me faire plaisir ? Appelle-le plutôt Enzo. Ca lui ouvre un bel avenir.

 

 

 

 

(à suivre)

Pour marque-pages : permalien.

Les commentaires sont fermés.