Poupées de laine

BUENOS AIRES

BA, 1976
Ils ont enfoncé la porte, braqué les lampes sur les visages. Les chiens aboyaient. Ils ont embarqué Pedro et Anna sa femme. Sales rouges, ils ont dit, sales terroristes. Et les enfants, où sont les enfants ? On les veut aussi. Mamita a supplié, pas les enfants, les pauvres innocents, prenez-moi plutôt. Un homme a ricané : pas besoin d’une vieille carne comme toi ! Il a attrapé Ricardo dans le hamac. T’inquiète pas la vieille, les enfants, on leur prépare un bel avenir. Ils ont rigolé. Non, pas l’enfant, pas Ricardo, a crié la vieille. Celle-là, ils ont dit en regardant Anna, elle est encore enceinte ? On va leur ôter l’envie de se reproduire comme des lapins dans la pampa, à ces tarés. Celle-là, on va l’envoyer en l’air.
En partant ils ont renversé du pétrole dans la pièce et mis le feu. Mamita a eu juste le temps de sortir Pedrito de l’armoire où elle l’avait poussé en entendant aboyer les chiens au loin. Par réflexe, elle a attrapé aussi son tricot. Elle a couru avec l’enfant jusqu’au Rio de la Plata.

BA, 1983 Pedrito
Est-ce que Mamita m’aime encore après ce que je lui ai fait ? Mamita, elle dit toujours qu’elle ne veut plus de moi, elle va me vendre ou me donner au marchand de charbon, celui qui est tout noir et qui fouette son cheval avec des orties. Après, elle dit qu’elle m’aime et qu’elle ne fera jamais ça. C’est vrai, elle serait trop seule, trop triste. Mamita, elle a déjà perdu trop de monde dans sa vie. Son mari, son fils, ma mère, mon frère jumeau. Et ses disparus, comme elle dit, ils nous demandent des comptes, d’où ils sont, en prison, au paradis, on ne sait pas, ils nous regardent du coin de l’œil, résistez, qu’ils disent, vivez. Elle prie, elle prie, Mamita, est-ce que ça sert à quelque chose ? J’aime mieux quand elle m’emmène sur la Plaza Mayor où elle retrouve les autres femmes. Comme elles n’ont pas le droit de se rassembler, ni de s’asseoir, elles tournent autour de la Place. C’est ce qu’elle m’a expliqué. Elles ont toutes un foulard blanc. Elle dit aussi que les policiers pourraient tirer. C’est pour ça qu’on n’y va pas souvent, à cause des risques, à cause de moi. Et puis c’est loin et on n’a pas de quoi prendre un taxi ou un bus. Je lui ai pris de l’argent dans son porte-monnaie, pour acheter des medialunas et des pastelitos. Au début elle n’a rien vu, et puis elle s’est doutée, elle n’a rien dit, elle m’a préparé davantage de budin, mais je n’aime pas ça, surtout sans la confiture de lait. Ensuite j’ai volé ses lunettes, pour les mettre chez le brocanteur de la vieille impasse, elle croit qu’elle les a laissées chez l’épicier. Alors Mamita est obligée d’arrêter de travailler parce qu’elle ne voit plus assez. Elle dit : comment on va manger ? Bientôt je n’aurai plus de marchandise, plus rien à mettre sur mon grand mouchoir, on nous prendra notre coin de marché, notre place devant l’église. Sans lunettes, elle ne peut pas faire son tricot, Mamita, c’est tellement petit, ce qu’elle tricote. A cause de moi, on ne va plus au marché de San Telmo et moi j’ai honte mais je n’ose pas avouer.

BA, 1983 Ricardo
J’aime bien aller chez le dentiste. Ca parait bizarre mais c’est comme ça. Parce que le dentiste habite dans le quartier de San Telmo. Le chauffeur nous dépose près de la place. La vieille Eusebia m’accompagne, il y a toujours un domestique derrière moi. Ca m’énerve. Eusebia, ça va encore, je l’aime bien même si elle ne sait pas parler comme nous. C’est le seul jour où je peux quitter l’Hacienda. A San Telmo, il y a tout le temps le marché. Plein de monde. Des brocanteurs, des artisans, parfois des musiciens, Moi, je voudrais être comédien ou metteur en scène. Pour m’entraîner, j’invente des histoires, avec des personnages, des enfants qui se disputent, des flamants roses magiques, des guanacos qui parlent et des méchants très méchants. Avec ces marionnettes que l’on enfile au bout des doigts, j’ai tout un monde en miniature. Les adultes n’y voient rien. Ou presque. Mon père est furieux quand il aperçoit mes mains en train de jouer. L’autre jour, sur mon index, il y avait une princesse, et Superman sur mon pouce. Il est entré en fureur. Alors je me dépêche de cacher mes doigts quand je l’entends arriver, botté, cravache à la main, pour la sortie dans le domaine. Parfois, il murmure avec rage « moricon. » Il veut m’interdire de jouer avec mes cousines. C’est à Umina, ma jument, que je raconte des histoires. Je suis promis à un bel avenir, qu’ils disent, mes parents, toutes ces terres et l’hacienda, ce sera à toi. Mon bel avenir, ce serait que l’on joue mes pièces au Teatro Colon.
Les dents, dit mon père, ça se redresse, et c’est comme pour les chevaux, plus on commence tôt … Rectilignes, les dents, exige mon père, tu préfères qu’on les arrache ? Et tiens –toi droit. Allez, c’est la dernière séance, arrête de pleurer comme une fille.
A San Telmo, si c’est la dernière fois, Eusebia me laissera choisir encore plus de poupées. Pour moi et pour mes cousines.
Mais elle n’est pas là, la vieille qui vend des poupées de laine devant l’église. J’en pleurerais, si je n’avais pas peur d’avoir l’air d’une fille. Peut-être que je ne la verrai plus jamais. Ni le garçon avec ses cheveux en désordre, son visage maigre, ses grands yeux noirs. Il me regarde toujours en silence. Moi je ne lui parle pas non plus. Qu’est-ce que je lui dirais ? Une seule fois, il a fait un sourire. J’ai vu ses dents toutes de travers. Comme les miennes. Mais moi je vais chez le dentiste.

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