Molly

LONDRES, 1980

J’étais heureux ce jour-là. Pour la première fois dans ma carrière de choriste : j’avais l’occasion de chanter « King Arthur » dans la patrie de Purcell et, de plus, à Covent Garden.
Une vraie consécration qui me consolait un peu de n’avoir pas encore décroché un contrat de soliste.
Les deux premières représentations avaient été magiques, la dernière promettait un somptueux acmé. Ensuite, ce serait l’Allemagne, puis Paris.
J’étais amoureux de la première soprano et, en attendant l’heure de l’ultime répétition, je déambulais dans Hyde Park, la tête sonnante du leitmotiv de l’opéra, des mots d’amour mêlés aux paroles du récitatif, tout pénétré des audaces harmoniques de Purcell, avec l’envie d’aimer toutes les femmes du monde.

Ce n’était pas encore le printemps et pourtant, sur les pelouses, des crocus jaunes et mauves pointaient leur peau fragile sous un soleil chancelant.
Une jeune fille était assise sur un banc, près du grand plan d’eau qu’on appelle joliment La Serpentine, une main pleine de moineaux, un pigeon sur l’épaule. Une fois de plus, je constatai avec ravissement cette familiarité si particulière que les Britanniques de tous âges entretiennent avec les oiseaux.
Il me vint aux lèvres une mélodie de Messiaen, et, peu soucieux des excréments de pigeons qui barbouillaient le banc, je la lui murmurai en m’asseyant à côté d’elle.
Son visage était d’un blanc délicat comme une cire, elle avait la carnation irréelle des figures de chez Madame Tussaud. Ses cheveux noirs étaient accumulés sur le dessus de la tête en mèches durcies, dressées, hirsutes, avec, sur les côtés, de minuscules tresses entortillées de fils de couleurs.
Elle me sourit, s’amusa de mon accent, je lui parlai de King Arthur.
Moi aussi je chante, dit-elle, avec les Bloody Ghosts, un groupe de hard rock,
Elle connaissait quelques mots de français :
 » Je m’appelle Molly … je vous aime biaucou » prononça-t-elle en riant.
Je soufflai sur sa petite main aux ongles peints en violet, pour en faire fuir les oiseaux et la priai de me faire visiter Soho.
Et nous voici, charmant tableau, escortés de mouettes voraces, longeant la Serpentine qu’un rideau de brume se mit à voiler peu à peu.

A Hyde Park Corner, elle sembla fatiguée de traîner les énormes semelles de ses Doc Martens, un autobus passait, un de ses monstres archaïques et rutilants qui faisaient déjà mon bonheur quand j’étais enfant.
Il nous cueillit et la ville se mit à défiler doucement au-dessous de nous. C’est dans le creuset bruyant de Picadilly Circus que l’autobus, à la fin, nous versa.
J’adressai un clin d’œil à la statue d’Eros et suivit Molly dans les ruelles. La frêle Molly en collant noir et blouson clouté, ceinturée de chaînes cliquetantes.
Ses oreilles diaphanes étaient percées, l’une de trois anneaux de métal, à l’autre pendait une petite clé. Ses paupières étaient mauves et lisses comme les crocus du parc, et ses yeux myosotis.
Elle me fit entrer dans un pub un peu miteux dont l’enseigne, pourtant annonçait pompeusement « Aux armes d’Arthur ». Là, trempant mon doigt dans la bière, j’écrivis sur le comptoir :
« Molly, I want you »

Au-dessus d’un des nombreux peep-shows de Brewer street, elle me guida vers une chambre minuscule et je découvris le corps tatoué de Molly, un corps enfantin, aux gestes automatiques.
Elle ne se donnait pas la peine de faire semblant, Molly, elle faisait l’amour sans manière, avec une gentillesse de petite fille et une sérénité de professionnelle.
Ensuite, je lui demandai de chanter. Elle protesta un peu :
« Je sais très mal, je ne connais pas biaucou ».
Elle resta nue, et me tourna le dos. Un dragon cracheur suivait sa colonne vertébrale, un fantôme grandguignolesque planait sur ses reins, les anneaux d’un serpent bleu entouraient sa cheville mais j’oubliais tout ce spectacle lorsqu’elle chanta.

C’était Yesterday, la chanson inoubliable de Paul Mac Cartney que sa voix modulait. Ses inflexions étaient justes, aussi subtiles que spontanées, avec parfois des dérapages attendrissants. Toute sa sensualité était dans sa voix, une voix d’alto, à la fois libre et intelligente, sans retenue et pourtant consciente de ses effets.
Elle vit à quel point j’étais ému et se mit à rire.
A part ça dit-elle, je ne connais que du hard ! Sorry!
En plus de quelques livres, le prix qu’elle demandait pour prêter son corps adolescent, je lui offris une place pour la dernière de « King Arthur ».
Son visage prit alors un air un peu égaré et elle me demanda si elle me verrait chanter, à quel endroit, si elle me verrait encore demain.
Demain matin, je pars pour Berlin, avec les autres artistes, nous chantons le soir-même…
Prends-moi avec toi à Berlin, dit-elle brusquement, emmène-moi.
L’heure de la répétition approchait : la jubilation d’une partition maîtrisée, le visage aimé d’Eléonore dans le rôle de la reine, le gouffre obscur et bienveillant des spectateurs, le triomphe partagé… Je n’étais déjà plus avec Molly.
J’imaginais un instant notre chef de choeur, un Polonais aux moeurs rigoristes, qui redoutait toujours les intrigues amoureuses pourtant inévitables au sein du groupe, découvrant à mes côtés ma petite protégée cloutée, percée, tatouée, avec ses ongles violets et ses énormes croquenots.
Cette pensée me fit rire, un peu cruellement sans doute, et Molly se referma sur sa voix inutile, regardant en direction de la porte, comme si l’instant d’enchantement pouvait revenir par là, comme si l’émotion n’était pas ce qu’il y a de plus éphémère au monde.
Soudain la petite chambre de Soho me fit suffoquer. Impatient de la quitter, je débitai quelques consolations qui ne sonnèrent pas bien juste.
Je reviendrai Molly, petite fille aux oiseaux, petite figure de cire tendre. A Noël prochain, pour chanter Haendel, à l’église Saint-Martin. Je reviendrai, apprends pour moi une autre chanson douce.
Le visage blanc de Molly se racornit un peu sous le plâtras du maquillage fondu et elle ne parla plus.

Ce soir-là, comme prévu, King Athur fit un triomphe, une apothéose. Eléonore fut divine mais je ne saurai jamais si le visage cireux de Molly s’inonda de larmes au moment du final.
A Berlin, la merveilleuse Eleonore me remarqua enfin. Une euphorie permanente me tenait le coeur fourbu de musique et de passion. J’étais sûr qu’elle était la femme de ma vie, ma reine de toute éternité promise, mon étoile absolue… Ce que la suite ne confirma pas du tout.
La tournée de Noël fut annulée et je ne la regrettai pas car c’est à ce moment-là qu’on me proposa enfin un rôle de soliste dans » Idoméneé ».
C’est seulement deux ou trois années plus tard que je me retrouvai à Londres, pour une prestation à l’Albert Hall.
Un jour de mars un peu voilé de brume mauve, je souris au petit dieu Eros de Picadilly Circus avant de m’enfoncer dans les replis de Brewer street.
« Aux armes d’Arthur « , on ne connaissait pas Molly. L’immeuble où se trouvaient jadis le peep show et la petite chambre avait été rénové et la scène de streep-tease remplacée par un commerce de jeux vidéos hurlants et clinquants.

« Yesterday…I believe on yesterday »…
Par quel miracle attendu la voix des Beatles venait-elle de succéder aux assauts furieux du hard ?
Suddenly,
I’m not half the man I used to be,
there’s a shadow hanging over me,
oh, yesterday came suddenly… »

Pour la première fois de ma vie je sentis que j’avais vieilli.

Angèle Odonat (Guillemette de Grissac)

Pour marque-pages : permalien.

Les commentaires sont fermés.