Avec des si

SIDI BOU SAÏD, 2016

Je n’aime pas les histoires qui commencent par si ; le conditionnel me déplait, les regrets m’ennuient et j’ai renoncé aux rêveries. Et pourtant, il me faudra dire SI.
D’abord, parce que c’est la première syllabe du lieu d’où je t’écris.
Sidi Bou Saïd.
Tu vois ?
Oui, tu vois sans doute, enfin, tu as vu, des maisons très blanches, un éblouissement parfois insupportable. Balcons de ferronneries délicats, tous peints en bleu. C’est la règle ici, le blanc et le bleu : pour le tombeau du saint comme pour les résidences cossues, ornées de bougainvilliers exubérants.
Tu es venue là, n’est-ce pas ? Enfin, j’imagine. Un de ces lieux que l’on appelle « incontournables ». Si avions voyagé ensemble, nous serions peut-être allés ailleurs.
Un peu trop refaites, ces maisons « traditionnelles », pas très vivantes – enfin, à mon goût – leurs propriétaires peinent à faire grimper leurs voitures luxueuses sur le pavé des rues étroites. C’était pour les sabots des ânes, ces pavés, du temps où les ânes portaient des paniers de dattes et de légumes qu’ils vendaient au cordonnier ou au ferronnier.


Tu me reprochais de ne pas m’intéresser au passé. Eh bien, tu vois, j’ai changé.
Si tu étais avec moi – tu vois, les « si » commencent à s’accumuler – tu te passionnerais pour l’histoire de ce lieu, comme tu t’es passionnée sans doute pour l’histoire de ce pays. Tu me parlerais d’architecture.
Parfois, je n’écouterais pas. J’attendrais le moment où l’on ferait l’amour, oubliant tout, les balcons, les portes, les mosaïques antiques et les marchands de babioles.
Tu vois, aujourd’hui, moi aussi, je suis là, en vacances. Si on peut appeler comme ça mon voyage. Mais je n’aime pas le mot pèlerinage. Je déteste tout ce qui évoque les religions.
A Sidi Bou Saïd tu as dû photographier les arabesques de bois peint des moucharabiehs. Ou bien tu réservais ton regard pour un moment encore plus fort ? Tu attendais Tunis.
De partout, on voit la mer. Le bleu absolu.
Partout on pourrait se gaver de soleil. De la pointe de la baie, exposée à l’Est, on assiste au lever. Le soir sur la terrasse du café Chabaane, le « Café des délices », si tu étais avec moi, on s’attarderait longtemps, pour jouir de la lumière dorée. Derniers rayons. La douceur tranquille du crépuscule contraste avec la citronnade qui râpe un peu la langue.
Tu t’es installée là ? Avec ton compagnon ?
Il t’offert ce bouquet de jasmin que l’on glisse derrière l’oreille ? Le genre de parfum qui pourrait bien donner la migraine. Tiens, j’imagine que tu préférais l’odeur des grands eucalyptus. C’était il y a un an, à peine.
Le soir, au Café des Nattes, vous avez parlé bien sûr de la suite de votre voyage. Tu tenais à voir Carthage ? C’est juste à côté. Tu voulais passer plusieurs jours à Tunis ? C’est à quinze minutes en taxi.
Sûrement, vous avez bu du thé à la menthe et aux pignons, goûté les baklavas. Lui lisais-tu un passage du Guide Bleu ? Décidément, on ne voit que du bleu dans cette histoire. Moi j’ai le blues, ici, tout seul. Rien ne m’y obligeait. Un jour tu m’as dit : « arrête de te faire mal ». Tiens, j’entends encore ce reproche. Ta voix pourtant, avec le temps, j’en ai perdu presque tout souvenir. Qui penserait à conserver des messages anodins sur répondeur ?
J’imagine que vous avez commencé par Carthage. J’y suis allé cet après-midi.
Le spectacle des ruines m’a troublé : tous ces empires écroulés, la trace d’une ville où vivaient des gens ordinaires, avec leur visage, leur peau, leurs cheveux, leurs mains pour caresser les corps, des désirs, des colères, les endroits où ils se baignaient, lieux de plaisir et lieux de prière, des maisons pour les riches, les traces des travaux des artisans, les geôles où l’on attachait esclaves et prisonniers, la présence des soldats.
Et le Presque Rien qu’il en reste.
Des tessons, du marbre éclaté, des oiseaux et des fleurs sur les mosaïques ternies des villas romaines. Les broussailles, les pousses d’oliviers, les scabieuses et les acanthes qui gagnent sur les pierres, tout cela dit l’impermanence, la futilité de nos certitudes.
C’est au musée que nous aurions rencontré davantage ces témoignages de vie.
A propos de décombres, je n’ai pas vraiment la mémoire des motifs de notre rupture. Trop différents ? En voyage, il nous arrivait de nous disputer. Mais nous avons peu voyagé ensemble. Tu m’aurais proposé Tunis, j’aurais dit non.
J’y suis maintenant, à Tunis.
On s’est perdus de vue. Le temps nous a désunis. C’est seulement en voyant ton nom sur une liste, cinq ans plus tard que tu es revenue en force dans ma vie, gravée a posteriori dans ma mémoire.
Entre temps le monde a changé.
La peur s’est insinuée dans nos vies.
Si seulement nous étions restés en relation… On aurait pu se voir en amis, que sais-je ? Aller au cinéma, juste prendre un verre ? Alors, peut-être ne serais-tu pas venue ici avec cet homme.
Peut-être n’aurais-tu pas fait ce voyage.
Comme je te disais en commençant le SI s’impose.
Le SI de Sidi Bou Saïd, le SI que je débusque dans le mot « Tunisie ».
Le SI qui rappelle que nous sommes soumis au hasard.
Si nous étions restés amants ou amis, tu vivrais peut-être encore.
J’ai pris le taxi jaune et noir pour le Palais du Bardo. Passé une barrière contrôlée par un militaire un peu indolent et puis commencé à parcourir les salles du Musée.
Je me suis forcé pour regarder ce que tu as vu. En mémoire de toi. Car les antiquités ne m’intéressent pas vraiment. Et je déteste les audio-guides. Je n’ai envie d’aucune voix à mon oreille. Tiens, je peux me rendre aussi sourd qu’Ulysse attaché au mât de son bateau, face aux figures menaçantes des Sirènes. Cette mosaïque est tellement célèbre, tellement reproduite que même moi, je la reconnais. Elle montre aussi des poissons prêts à se prendre dans les voiles du bateau, faute d’effet de perspective, et des dauphins joueurs qui animent une mer minérale, carrelée, étonnamment calme. Mais qu’est-ce que j’en ai à faire des sirènes à pattes d’oiseau, des poissons et des dauphins ? Qu’est-ce que j’attends pour aller dans une autre salle, voir d’autres détails ? Insupportables, ceux-là.
Le musée est à peu près désert. Un grand soleil traverse l’immense verrière, éclaire l’escalier.
Je dois monter au premier étage.
Voici la salle que je viens visiter.
Dans cette salle, la plupart des œuvres ont été retirées des vitrines. Vides, les vitrines sont encore là, exhibant les traces d’impact des balles : trous étoilés dans le verre épais, cassure d’un socle de marbre, plaques de verre fendues, ébréchées. Ce n’est pas l’usure des siècles, ni les années d’invasion qui ont détruit les œuvres. Des salves de kalachnikov, un lancer de grenades, en un éclair, l’attentat.
Une vitrine encore intacte expose une sculpture romaine. C’est une statuette d’Hercule ivre, s’apprêtant à frapper avec une massue qu’il brandit, un bras en arrière de son corps. Mais le héros est en déséquilibre, son geste sera inutile. Le sculpteur a représenté un homme à qui l’ivresse ôte toute sa puissance.
Le hasard fait bien les métaphores.
Au Palais du Bardo, on a donc choisi de conserver cette salle avec les traces des attentats.
Moins d’un an s’est écoulé depuis le drame.
C’est donc là que s’est exercée la pire violence, contre des êtres vivants. Des gens ordinaires, avec leurs yeux, leur chair, leurs jambes alertes ou fatiguées, leurs chemises impeccables ou froissées, leurs shorts bariolés, leur curiosité, leur attente d’émerveillement, des mains ouvertes d’autres crispées sur un sac ou un appareil photo, des regards tendus, d’autres un peu distraits, des audio-guides plaqués contre les oreilles. Des gens comme toi et moi. Non. Comme toi seulement. Moi je suis encore là.
Et puis les rafales, les cris, la mort.
Le musée, spacieux, lumineux semble comme figé encore sous le coup de l’attaque terroriste.
Peu de bruit, des employés sans activité, quelques rares visiteurs.
Si nous étions restés ensemble tu ne te serais pas trouvée là, dans cette salle où les criminels ont poursuivi ceux qui tentaient de fuir. Si nous étions venus ici toi et moi, nous aurions choisi, qui sait, de rester ce matin-là, à Sidi Bou Saïd.
Si tu étais restée avec moi, à Sidi Bou Saïd, si …
Tu ne serais pas morte, là dans cette salle de musée faite pour la mémoire et la sérénité, à jamais marquée par l’horreur. Je n’aurais pas lu ton nom parmi ceux des victimes de la tuerie.
Mais notre petite histoire n’aurait pas empêché le grand fracas de la violence universelle, ni cette folie meurtrière dont il reste aujourd’hui encore ces traces exhibées.
Je tourne en rond dans la salle aux vitrines éclatées.
C’est donc cela aussi, l’humanité.
Des artistes qui racontent Ulysse et les sirènes, des bâtisseurs, des marins, des professeurs, des amoureux, des fabricants d’audio-guides, des gardiennes de musée, des gens ordinaires qui se tiennent la main ou se querellent en vain, des vies dérisoires. Et puis des tueurs qui saccagent tout.

Ce soir, à Sidi Bou Saïd, la mer sera la même. Du bleu, du bleu absolu.

Angèle Odonat (Guillemette de Grissac)

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