Le traducteur

La mort de Luis causa une vive surprise. Une mort étrange, inattendue pour un homme qui toute sa vie avait été discret et sans histoires.

Sans histoires n’est sans doute pas une juste formule car Luis vivait des histoires des autres : il était traducteur.
Homme de routine en apparence. Habillé sobrement, plutôt solitaire. On ne lui connaissait aucune aventure amoureuse. Le corps des mots, le flux des phrases, voilà mes aventures, disait-il.

***

Quelque temps avant cette fin tragique, il reçut un message signé Iréna.
Accepterait-il de traduire un inédit d’un auteur célèbre ? L’inconnue ne citait pas de nom mais, ajoutait-elle, le manuscrit était ancien et détérioré. Elle tenait à le lui remettre en mains propres.
Pour Luis, qui travaillait avec des éditeurs, la proposition était inhabituelle. Il sourit, intrigué, pas mécontent de cet imprévu. Rendez-vous est pris.
-« Iréna », se présente simplement la dame, et, le regardant droit dans les yeux : je sais que vous êtes un expert, un virtuose même, j’ai lu …
Il l’interrompt, vaguement gêné par ce regard. La femme est plus grande que lui, très brune, vêtue de couleurs mates. Son visage lui rappelle quelqu’un. Avec précaution, elle sort de son sac une boite transparente. Luis aperçoit des feuilles reliées entre elles, froissées, brouillées.
– En quelle langue est écrit le manuscrit ?
– Voyez-vous-même, dit-elle, en l’invitant à se pencher.
Le traducteur est stupéfait : le manuscrit est surchargé, noirci. Des débordements d’encre cachent en partie le texte, ratures sur ratures. Rien de discernable. A l’espagnol semble se mêler du français, des caractères arabes, des passages en anglais. Luis, depuis son enfance, est familier de plusieurs langues car, avec sa famille, il a vécu en différents endroits de la planète.
-Puis-je voir le manuscrit de plus près ?
Il aimerait tenir cet objet dans ses mains.
-Seulement quand vous aurez accepté de le traduire. Vous et personne d’autre.
-Et si vous me racontiez l’origine de ce texte ? Comprenez-moi, traduire n’est pas seulement une question de langue. En traduisant on vit l’expérience d’un autre. Suis-je prêt ou non à revivre l’histoire de cet inconnu dont je ne sais rien si ce n’est qu’il aime jouer avec les langues ?
Irena le regarde à nouveau avec cette intensité qui le met mal à l’aise.
-C’est sérieux. Il s’agit du dernier écrit d’un auteur célèbre. Vous avez peut-être déjà traduit certaines de ses fictions, des mystifications, parfois. A la fin de sa vie, très affaibli par la maladie, il avait perdu la vue. Il a voulu dicter ses textes à une secrétaire mais sans le geste d’écrire, sans le contact avec le papier, ses phrases n’aboutissaient pas, il sentait ses idées s’échapper, son érudition même se perdait dans les replis de sa mémoire. Il n’inventait plus rien.
C’est l’acte d’écrire qui régénère ma pensée, disait-il amèrement.
A la fin, coléreux, dépressif, il préféra écrire sans voir. Avec frénésie, avec fureur, refusant toute aide. Il mourut peu après, totalement aveugle, épuisé.
Sa secrétaire recueillit les feuilles qu’il avait noircies dans les jours qui précédèrent sa mort, sa dernière œuvre.
Telle est l’origine du manuscrit que vous avez sous les yeux.
-Ma mère parlait espagnol et mon père était anglophone, j’ai appris le latin avec mon précepteur et aussi l’arabe, confie presque malgré lui le traducteur qui n’a pourtant pas l’habitude de parler de sa propre vie.
-Est-ce un acquiescement ? Vous êtes d’accord ? Irena sourit sans chaleur. Et elle ajoute :
-Vous traduirez seulement en ma présence.
Elle lui offre une rémunération énorme, qu’il refuse. C’est le défi qui l’intéresse.
Quand Luis prend pour la première fois le manuscrit entre ses mains, il tremble légèrement et sa vue se trouble. A peine une centaine de pages, sans ordre apparent. La page du dessus est presque entièrement noire. Il feuillette le manuscrit pour trouver les passages lisibles et tente de s’orienter avec de faibles indices comme un espace blanc, un mot plus net.
Le cahier a dû être relié après coup, par quelqu’un qui ne connaissait pas le sens du texte. Luis cherche une continuité, trouve un début, et même un titre, reconnaissable à des lettres plus grandes.
Oui, un titre. El hombre de la sombra.
Un passage tremblé, chiffonné serait peut-être l’épilogue ? Non, il n’y a pas de fin.
Il lui faudra d’abord traduire des bribes de textes pour accéder au sens. La principale difficulté vient de la graphie : les mots sont collés entre eux, se chevauchent, ne suivent aucune ligne droite, parfois même sont empilés. En revanche la structure des phrases ne l’étonne pas, c’est celle de langues romanes, avec parfois un verbe en finale comme en latin, quelques tournures empruntées à l’anglais médiéval, de brefs passages en arabe classique. Toutes ces langues lui sont familières, mais pourquoi ce mélange ? L’auteur a-t-il souffert de confusion mentale ou cherché à inventer une langue joignant à la fois l’espace et le temps?
Peu à peu se reconstitue le fil de l’histoire. El hombre de la sombra. L’homme de l’ombre. Plusieurs fois l’auteur joue sur la quasi-homonymie entre hombre et ombre. C’est l’histoire d’un seul homme, isolé, retranché du monde réel. L’histoire de celui qui vit dans l’ombre des écrivains célèbres, celui qui fait œuvre de création mais dont on ne retient jamais le nom.
L’histoire commence dans une famille, à Montevideo. Le père est un diplomate ambitieux qui sacrifie tout à sa carrière. Il est très dur avec son épouse et avec son fils unique. L’enfant n’a pas le droit à la parole, on lui interdit d’exprimer sa sensibilité. Son refuge est la bibliothèque, ses seuls amis sont les livres.
A mesure que Luis déchiffre El hombre de la sombra, le texte l’envahit et ne le laisse plus tranquille. Sa vue se brouille de fatigue et d’émotion. Irena, dans un coin de la pièce demeure impassible.
Il comprend enfin que le mélange des langues, loin d’être un jeu, est le cœur même de l’ouvrage, c’est exactement ce qui lui donne du sens.
L’histoire est douloureuse : la mère souffre d’une maladie incurable et son mari ne lui montre que froideur et cynisme. Il y a d’autres femmes, dans la vie de celui qui n’aime que les honneurs, l’enfant le devine.
Puis c’est l’adolescence Le père est nommé à Alexandrie. Ensuite c’est Oslo. Et Bangkok. A chaque fois c’est un arrachement pour le jeune garçon. La perte des rares amis. La perte de l’amour. La mort de sa mère, murée dans le silence.
Luis est-il victime d’une hallucination ? Par quel maléfice ce manuscrit lui raconte-t-il sa propre histoire ? Les pages noircies jonchent le sol autour de lui, comme pour l’enfermer.
Il y retrouve les rêves d’un jeune homme qui voudrait exister par lui-même, l’ombre énorme de son père, charismatique, brillant causeur. Les tentatives, les désespoirs et puis son salut : il sera traducteur. Voici enfin les derniers épisodes : l’homme de l’ombre a vieilli. Il est devenu le Traducteur, un expert, très demandé. Désormais il se protège du monde abrité par l’écriture des autres. Il a fait le deuil de sa propre personnalité.
Ses yeux le trahissent, mais en a-t-il besoin pour lire qu’une femme étrange entre dans la vie du traducteur ?
Quand Luis dirige son regard obscurci vers le lieu où se tient habituellement Irena, celle-ci a disparu.

***

C’était une mise en scène incompréhensible, pour ceux qui avaient approché Luis, si discret. Un suicide probablement.
Dans le bureau, on trouva le corps de Luis, recroquevillé au sol. Nu, entièrement enduit d’encre noire. Dans les spasmes de son agonie il avait tracé avec ses bras, avec ses jambes, avec son visage et son ventre, avec sa bouche d’où coulait le liquide noir, des signes indéchiffrables sur le plancher recouvert de feuilles blanches. Des signes d’une langue que seul lui-même aurait pu interpréter. C’est avec tout son corps qu’il avait écrit les dernières lignes de l’histoire de sa vie. El hombre de la sombra.

Guillemette de Grissac, 12 mai 2014

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