Shenaz PATEL, SENSITIVE

Enfance brisée, société en perte de repères

Sensitive (éditions de l’Olivier/Seuil, 2003) a été précédé par Le portrait Chamarel (éditions Grand Océan, la Réunion, 2003) et suivi par Le silence des Chagos, (l’Olivier/Seuil, 2005). L’auteure, Shenaz Patel, journaliste au moment où elle publie, témoigne aussi bien des mutations sociales récentes que de l’évolution de l’écriture littéraire.

Comme ses compatriotes, elle dépeint un univers rude, limité par la clôture de l’île  et la misère, des relations humaines rugueuses, souvent violentes.

L’œuvre est brève, cent trente huit pages, et divisée en vingt et un courts chapitres, écrits à la première personne, empruntant la forme d’un journal intime. En voici l’incipit :

Hier je suis morte.

Enfin je croyais. J’ai cru.

C’est étrange.

De penser qu’une chose comme ça puisse arriver et qu’on ne disparaisse pas après. Qu’on continue à rester debout, à avancer un pas puis l’autre, à faire comme ci, comme ça, à jouer. Comme quelqu’un qui est encore entier quoi. Comme un enfant ordinaire. Alors qu’à l’intérieur tu te sens comme un grand tas de confettis.

« Qu’une chose comme ça puisse arriver ». Peu à peu le lecteur comblera  cette béance narrative à l’aide d’indices,  qui construiront le personnage central, « Sensitive », la narratrice.

La voix qui raconte, le regard porté sur le monde sont ceux d’une enfant de onze ans. Autour de « Sensitive » circulent des personnages aux vies minuscules, tous représentatifs de situations réelles : « Garson », »Ton Faël »« Mam », « Lui ».   A travers le regard  candide, l’auteure  fait affleurer les dysfonctionnements d’une société qui exclut les plus faibles.

Une écriture en creux pour une société de non dits

L’intérêt du récit repose en grande partie sur les parti pris narratifs : le « je » du  journal intime  implique la permanence de la  focalisation interne. Au lecteur de décoder les non-dits, de remplir les « blancs » du discours, de « coopérer », selon le terme de Umberto Eco dans Lector in fabula, de décoder les faits à partir de la mention des « traces », comme dans le passage ci-dessous :

La dernière fois, j’ai dû m’absenter de l’école pendant une semaine. Le temps que les traces disparaissent complètement de ma figure.

Il ne s’agit pas ici de faire revivre le tan lontan comme dans les récits d’enfance pratiqués, par exemple,  par le Réunionnais A. Gauvin[i] ou l’écrivain haïtien D. Laferrière [ii], mais de témoigner du monde contemporain par une fiction, de dire ce qui se vit au moment de l’écriture du roman. Autre procédé propre au genre romanesque, l’adresse à un interlocuteur fictif, décrédibilisé d’avance

…. Et puis je t’ai, toi, Bondié.

Ca me suffit.

J’aime bien t’avoir.

Avant je regardais toujours les autres enfants qui vont à l’église, avec leurs jolis vêtements blancs, frais, propres. Ou alors les petites filles qui vont à la madrasa, l’école de la mosquée, avec leur voile sur la tête, elles marchent en petits groupes et rient entre elles. [….] Alors je t’ai inventé.

Une langue qui mime l’oralité et invente des images poétiques

Lexique courant, parataxe, asyndètes, utilisation presque systématique de la fragmentation et de la modalisation caractérisent le style.

Ecriture sans fioriture, « blanche » au sens camusien du terme. C’est d’ailleurs au début de l‘Etranger,  que se réfère l’incipit de la narration, cf ci-dessus : « Hier je suis morte ….. »

Un réseau de métaphores innerve le récit. La plupart ont pour comparant un végétal ou un animal, issu du contexte géographique et culturel, propre à l’Océan Indien. La métaphore du titre, Sensitive, livre d’emblée une clé, explicitée encore par la suite.

La sensitive, plante « vivante » « tu la frôles, du bout des doigts, comme ça tout doucement, délicatement, et aussitôt elle se referme.

J’aimerais bien faire la même chose. »  Me refermer ». (p 94)

Le  jacaranda aux délicates fleurs mauves tombées au sol figure l’enfance piétinée et, à la fin,  le flamboyant « rouge sang » (p136)  est convoqué pour exprimer la montée de la violence. De fait, la plupart des métaphores illustrent le morcellement symbolique du corps et du psychisme de l’enfant : confettis (p.9),  kaléidoscope, couleuvre coupée en morceaux (p.25).

Ainsi les images tissent des réseaux de signification en relation avec le titre et le personnage éponyme, une enfant aux prises avec la brutalité des adultes dans le contexte d’une difficile survie du groupe social.

La place du créole

Soulignés ou non par l’italique, des mots créoles sont peu nombreux, intégrés  en quelque sorte naturellement : un marmaille p 14, une bande de gopias ; je ne dois pas caper l’école ; un groupe qui ravanne un sega p.48. « Mam », dont on n’entend que deux phrases dans le roman, s’exprime  en créole : Ti dimoun tuzour ki payé (p.104),  y compris pour écarter l’assistante sociale : Non, péna problem madame, péna problem missié. (p. 99)

L’usage du créole suggère ici un enfermement dans des représentations dévalorisées. La situation de diglossie est ainsi suggérée sans utilisation folklorisante ou  revendicative. Est suggéré surtout la misère communicationnelle.

Des personnages emblématiques

Tous les personnages constituent une forme de questionnement sur le monde contemporain. Autour de « Fi », la Sensitive, on trouve son ami, Garson, un orphelin, Ton Faël, un vieil exilé, « Mam », la mère et « Lui », le compagnon de la mère …

Aujourd’hui Garson a découvert qu’il n’existe pas.

Il est vivant, je le sais bien, il cavale et sautille partout. Mais il n’existe pas.

On ne l’a écrit nulle part. Il n’a pas de nom de papier. (P27)

Garson, dépourvu d’acte de naissance, exclu de fait du tissu social officiel, mourra victime du rêve d’une vie meilleure, puisqu’on le retrouve gelé « dans le train d’atterrissage d’un avion,  à l’aéroport de Paris» (p.129)

Quant à Ton Faël que la narratrice aime et respecte, son exclusion est double : traité de « Mazimbique », stigmatisé comme descendant d’esclave[iii] il est aussi un exilé des îles Chagos[iv].

« Mam » subit un traumatisme, plus récent : le virage pris au début du XXI° siècle par une économie, basée sur les usines textiles fabriquant à bas prix des vêtements pour les pays d’Europe.

Une scène de Sensitive retrace un épisode réel :

Lorsque Mam et ses collègues sont arrivées à l’usine le matin, la porte était fermée. Elles n’ont même pas pu entrer dans la cour. Il y avait une chaîne sur la grille. Avec un gros cadenas. Fini. Terminé. Usine fermée. Juste le jour de la paye. Elles ont attendu, attendu.

Enfermées dehors. Au bout de deux heures, une personne est venue leur dire que l’usine était en faillite. Morte. Quoi. (p 108).

Le roman esquisse aussi un portrait collectif d’ d’ouvrières chinoises : « à la fois les esclaves et les engagées d’aujourd’hui. » (p10)

Mais c’est la narratrice,  « Fi », la « Sensitive » qui est victime en premier chef de la misère économique, morale et affective car elle est objet de maltraitance, victime de « Lui », le beau-père – un chômeur plus ou moins imbibé d’alcool – avec la complicité de la mère. Sans instruction, sans repères, chacun se débat dans la précarité,  victime des heurts de la société mauricienne.

C’est le traumatisme du viol qui est fondateur du récit et qui est placé au cœur de celui-ci. Le jour de son anniversaire, Sensitive est la victime de « Lui » :

Quand j’ai voulu sortir, il m’a appuyée contre la tôle, il me disait de rester tranquille, que Mam ne serait pas contente si je faisais des histoires, et je sentais sa main dans mes volants, puis sous le tulle qui crissait et me griffait la peau … p 32

L’évocation de la  perte des repères

Le statut de « sans nom », (cf ci-dessus : « Garson ») est partagé par à peu près tous les personnages. L’habitude, en créole, d’appeler quelqu’un « fils » ou « garçon » ou « fille » est ici  exploitée pour dire symboliquement l’absence d’identité et ce qui en découle. Désignés par leurs liens familiaux, les personnages sont : « Mam », « Fi » etc.  Mais la narratrice a-t-elle effectivement le statut de « fille » ? Elle n’est l’objet d’aucune reconnaissance familiale ni sociale, elle est privée d’amour comme elle est privée de nom. Cette béance identitaire s’exprime aussi par les atteintes au visage qui constituent un leitmotiv du récit : « traces », « marques » sur la figure » (p.16, p.43) « Mam n’a pas voulu que j’y aille à cause de ma figure ». Autre leitmotiv, le silence obligatoire, préfigurant Le silence des Chagos. Ici, le silence se fait autour du viol perpétré par le compagnon de la mère sur l’enfant,  crime qui n’est jamais nommé.

Au lecteur d’interpréter ces atteintes à l’identité, à la parole, comme des signes qui, dépassant de loin l’anecdote, sont représentatifs de situations collectives.

Enfin, issus d’ancêtres amenés du Mozambique ou de Madagascar, fruits de métissages divers, ces personnages ne constituent pas pour autant un groupe homogène, qui serait pourvu d’une identité collective, même s’ils ont en commun la langue créole.

La religion, quant à elle, offre peu de prise : tradition catholique réduite aux images pieuses et aux superstitions,  mariages arrangés sources de drames, pour les hindouistes. Ainsi la narratrice prend bien soin de convoquer dans ses prières toutes les icônes à la fois : « Jésus-Krishna-Allah-Bouddha » (p. 49), les renvoyant tous à un même statut confus.

Dans ce modèle occidental de société, les institutions traditionnelles, famille et religion, perdent leur vitalité sans que les institutions modernes (assistance sociale, justice, école …) n’offrent de garantie. Ainsi aucun adulte n’est en mesure de protéger « Sensitive ».

Un tissu social déchiré, des repères identitaires et  familiaux confus ou perdus : cette micro-société moderne, laïque, dominée par les intérêts économiques et politico-militaires qui échappent à la majorité des gens, se caractérise  par l’isolement croissant des individus, et par la détresse des plus faibles.

Au final, comme seule issue, c’est un meurtre qui est suggéré, évoqué seulement par l’image « de grandes coulées rouges qu’on verrait couler sur la terre sombre pour aller se noyer dans la mer. » A ce paroxysme de violence, fait écho la violence urbaine que l’enfant entend à la radio : «  …je saisis au passage les mots feu, bagarre, pillage. »

Ainsi, grâce à une écriture dense et une construction impeccable, ce roman esquisse le portrait de toute une nation qui peine à construire ou reconstruire son identité, et dans laquelle une large partie de la population, en perte de repères traditionnels et sans aide institutionnelle suffisante, souffre des soubresauts de la politique et de l’économie. L’écriture en creux, sans pathos, incite le lecteur à décoder les signes et à ressentir la détresse sans que jamais rien ne soit exagérément souligné.  Le personnage de Sensitive, riche de sensibilité et de potentialités attire l’attention sur une souffrance inscrite dans la chair, et fait prendre conscience du risque qu’il y a à  être sourd aux cris de ceux qui constituent l’avenir.


[i] GAUVIN Axel, Faims d’enfance, Seuil, 1990.

[ii] LAFERRIERE Dany, L’odeur du café, Serpent à plumes, 2001

[iii] « Mazimbique » est un surnom qui fait allusion au passé esclavagiste, quand les esclaves étaient amenés de la côte du Mozambique.

[iv] Dans les années 70, après l’indépendance de l’île Maurice, les habitants des Chagos ont fait les frais de négociations entre le RU, les USA et le nouveau gouvernement mauricien de l’indépendance : ils ont été expulsés pour que les îles soient transformées en base militaire. Cf Le silence des Chagos (l’Olivier/Seuil, 2005) et la documentation audio-visuelle dont le film de David CONSTANTIN, Diego l’interdite, 2007. Voir aussi la lettre ouverte de JMG Le CLEZIO au Président Obama, parue dans le Monde, 17/10/09.

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