L’homme du rivage

Comment on l’a trouvé, ce lieu ? Ce bord de mer que nous avons aimé tout de suite ? Hasard ?

C’était en voyage.

La mer, j’ai envie de voir la mer.

Il y a quelque chose d’enfantin dans sa voix, je l’entends.

Moi aussi. Besoin de mer. On a  stoppé la voiture, jeté un coup d’œil à une carte. J’ai mis le doigt sur un point : trois cents kilomètres peut-être, nous pouvons arriver en fin d’après-midi, il y aura encore du soleil.

Le point sur la carte, c’est une petite station balnéaire.

On approche.

Des bungalows, des mobiles homes, quelques résidences – on les devine luxueuses à cause des murs de clôture – des immeubles cubiques aux volets tirés. Et puis la mer. Grise, un gris très doux, avec un soleil déjà dilué dans les nuages, avec le vent et l’odeur d’algues.

C’est là, dit simplement Nel.

Nous courons vers le sable, nous sommes des enfants, les pieds dans l’eau, les chevilles, les jambes, enfin dans les vagues qui mouillent nos vêtements. On se met à rire, un rire qui se mêle au bruit de la mer et rebondit avec l’écume. La marée descendante découvre un sable brillant, fait de grains grossiers mêlés à des cailloux de couleurs variées, blancs, noirs, roux, comme le pelage parfois des chats.

En tournant le dos aux vagues, en silence maintenant,  on se laisse surprendre par le jaillissement de l’écume, et nos regards découvrent l’ensemble du rivage. Des dunes basses, où poussent des touffes de ces herbes salées que le vent couche et empêche de grandir. La mer a lavé des algues mortes, des morceaux de plastique, de métal et de verre. Toutes ces laisses dessinent sur le sable des guirlandes aux couleurs fanées. Une femme fait courir un chien devant elle. Deux joggeuses regagnent la route en reprenant leur souffle. Un homme marche sans hâte. Il porte des chaussures de sport et une sacoche noire en bandoulière.

La nuit n’est pas loin. Avant de quitter la plage on écrit nos initiales avec un morceau de bois sur le sable.

Sur le front de mer aménagé pour la promenade, il y a peu de monde. Les rideaux baissés des boutiques indiquent la morte-saison. Tant mieux. Les couleurs criardes et le déballage des objets standard, on s’en passera. On accède à la plage balnéaire par des escaliers de béton et par une pente qui permet aussi de remonter les voiliers. Des kiosques fermés, avec des emplacements destinés à poser tables et chaises longues complètent le déjà-vu du paysage. Et aussi un abri côtier, même pas un port, où quelques bateaux de plaisance se balancent sous un faible éclairage. Il règne ici un silence de grande qualité. Il nous arrive souvent de comparer les silences comme l’on ferait de partitions musicales.

Nel et moi, on le sait déjà : nous habiterons ici.

Notre bungalow n’est pas loin de la plage. On traverse la zone des cabanons alignés, tous semblables, avec leurs barbecues refroidis, on passe devant un chantier naval abandonné et c’est le chemin qui mène au rivage, bordé de giroflées sauvages, de pavots jaunes et de criste marine.

Chaque soir nous marchons sur la plage. C’est notre plage désormais. Rien ne se répète jamais à l’identique. La lumière change en fonction de la course des nuages. Et les nuages  forment des créatures en mouvement qui nous racontent des histoires. Au sol, quand on déchiffre les empreintes des pas, d’autres histoires naissent.

Plus ou moins découverts par la marée, les rochers sombres deviennent des archipels jetés sur une mer immobile. D’autres fois les flaques révèlent tout un peuple de poissons minuscules, prisonniers sans risque de perpétuité. A d’autres moments, les rochers ont tous disparu et c’est un océan rageur qui vient éclater à nos pieds. Nous sommes les explorateurs de ces univers emboîtés.

Ce sont presque toujours les mêmes humains que l’on rencontre : jeunes couples avec des enfants blonds ou métis qui pataugent dans la frange d’écume, femmes âgées en tenue de marcheuses, joggeurs, des écouteurs aux oreilles. La femme au chien est là presque chaque soir, le chien, elle l’appelle Lucky.  Certains jours, un enfant l’accompagne. On dirait que Lucky fait exprès d’aboyer quand l’enfant est là, il lui fait peur.

L’homme à la sacoche noire marche sur le sable tous les soirs, toujours dans la même direction et son regard ne se pose jamais sur l’horizon maritime. Comme s’il y avait quelque chose droit devant lui à ne pas perdre de vue.

Quelle est la dimension de notre plage ? Deux ou trois kilomètres ? Qu’y a-t-il plus loin, qu’y a-t-il après ? La forme courbe de la côte dérobe à nos yeux le reste du rivage. Qu’y a-t-il au-delà ?

Tourner le dos à la station balnéaire, suivre le rivage aussi loin que possible a été notre premier désir. Sur un kilomètre environ, des cabanons avec des clôtures basses, ou rien, pour les séparer de la plage. On leur attribue des surnoms : la cabane à la barrière blanche, le blockhaus, le grand bungalow, le mobile home enfoncé dans la dune, la ruine. On n’y voit entrer personne, ni sortir. Ils nous servent de repère : hier soir la mer est montée jusqu’à la casemate, l’ombre du tamaris dessine des arabesques sur le bungalow gris. Peut-être la femme au chien habite-t-elle l’un de ces bungalows? Et l’homme à la sacoche ? Où va-t-il ?

Une fois les habitations dépassées, nous rencontrons des rochers assez hauts, escarpés, sombres, qui émergent du sable. La progression devient difficile, impossible à marée haute.

Au pied des rochers, si on les a franchis,  s’étend une zone où, à marée basse, la vase se mélange au sable. Peut-être y a-t-il une rivière dont l’eau douce resurgit. Des centaines d’oiseaux picorent le sol. Des pluviers, semble-t-il.  On marche sans bruit, pour éviter l’envol de toutes les ailes argentées, filant comme une seule au premier signal. Là se trouve la plupart du temps le regardeur d’oiseaux, comme on l’appelle. Assis immobile sur un rocher, il regarde les pluviers qui s’activent. Ou il les compte ? Seulement cela. On ne l’a jamais vu marcher. Il est jeune, harmonieux, les cheveux bouclés, très beau. Nel dit qu’il ressemble à son frère. Parfois un jeune garçon l’accompagne. Ou une jeune fille, avec un carnet. Elle est très vive et sa présence contraste avec l’attitude séraphique du regardeur.

Quand on va au-delà des rochers sombres et du domaine du regardeur, c’est à nouveau une zone plate et sablonneuse, une baie où les détritus sont nombreux, des épaves, vêtements roulés par l’eau, à moitié remplis de sable qui ressemblent de loin à des corps échoués,  des bouteilles de détergent, des chaussures dépareillées, des branches de sycomore. On découvre alors une falaise qui arrête le regard et termine la baie. C’est une falaise blanche, très haute, de calcaire peut-être, creusée, montrant des strates dures et des endroits friables. Sur la falaise est posée une agglomération : des maisons blanches toutes alignées, de grands hangars, des haies de cyprès autour d’une aire qui ressemble à un camping désaffecté, des parkings déserts. Comment y accède-t-on ? Rien de visible ne nous fournit une réponse.

Ainsi finit notre plage. En bas de la falaise, le sable est fin, presque blanc, très doux. Il file entre nos doigts comme de l’eau. Ou comme de la cendre.

Sur la carte, il n’y a ni village, ni lieu-dit à cet endroit.

Mais nous allons rarement jusqu’au au pied de la falaise.

D’ailleurs, personne n’y va, même pas les joggeurs qui font volte face en vue des rochers, comme s’ils redoutaient la partie accidentée de la plage. Les jeunes couples, eux, sont statiques. Le parcours de la femme au chien est restreint. Quant à l’homme à la sacoche, sa silhouette s’évanouit avant la partie rocheuse. Ou cessons-nous de le regarder ?

Certains jours, on s’intéresse uniquement aux crabes. Il y en a des milliers, très petits, certains presque invisibles, tant ils sont légers et transparents. On devine leur présence au moment où ils s’esquivent dans leur trou de sable, pas plus grand qu’une tête d’épingle. Les plus gros ont des yeux proéminents, des pinces massives et une carapace gris-vert. Les très petits crabes semblent déterminés comme des fourmis, à notre approche, ils fuient à toute vitesse, les gros, l’air ahuri, marquent d’abord un temps de pause. On tente d’imaginer leur débat intérieur.

L’homme à la sacoche est notre partenaire favori.  S’en doute-t-il ? Pas un jour sans le croiser. Il marche toujours en tournant le dos à la station balnéaire,  en direction des roches escarpées. S’approche-t-il de la falaise ? Vêtu d’un pantalon de jogging ou d’un short, il ne fait pourtant jamais de sport. Il marche, toujours du même pas digne et tranquille, longeant la mer,  sans jamais y tremper un pied. Il porte des lunettes cerclées de métal. Ses t-shirts sont rouges ou noirs, selon les jours. Qu’y a-t-il dans la sacoche ? On arrête d’observer les algues rousses et vertes  – des algues très fines, comme des cheveux mêlés sur les rochers bosselés – lorsque l’homme passe.

La sacoche est trop petite pour contenir des vêtements ou des affaires de toilette, renferme-t-elle un livre, des dossiers, un computer ? Je finis par proposer : des lettres.

Des lettres? dit Nel, qui écrit encore des lettres ? Des lettres avec leurs timbres, leurs tampons, le vélo du facteur, l’avis de la poste ?

Pourquoi pas ? Ou des messages, peut-être ? Nel approuve.

Aussi ne sommes-nous pas vraiment étonnés quand l’homme lui tend une lettre.

C’est une lettre du Venezuela.

Mon frère. Nel ne dit rien de plus et se détourne de moi, les larmes aux yeux. Ce jour-là, on s’allonge sur le sable, au ras de la mer : les concrétions de sable et de sel accumulées,  si rugueuses sous nos pieds, quand on les regarde de  très près, forment des chaînes de montagne. C’est la Cordillère des Andes. Sommets, vallées profondes, moraines, coulées boueuses, nappes de galets. De grands lacs miroitant reflètent les nuages roses et les fjords se succèdent, imprévisibles, grandioses.

L’homme, en t-shirt rouge ce jour-là, m’a tendu un message, sans me regarder. Toujours en silence. R. écrit de Port-Louis. Regrets.  Moi aussi je regrette, mais que faire maintenant ? Que dire de plus ? Viens. Je hausse les épaules. Viens ? C’est trop tard. Ou trop tôt. Je ne sais plus.

Nel ne m’interroge jamais sur le contenu des  messages et moi non plus.

Parfois Nel s’arrête, pour suivre des yeux le mouvement de la mer, avec une sorte de passion pour l’horizon où les vagues forment des crêtes légères. Je continue de marcher, puis je reviens sur mes pas, je questionne : tu es triste ? Tu veux aller ailleurs ?

Ailleurs ? On y est déjà, c’est ici. C’est notre rivage.

On s’habitue aux messages, on les espère et on les redoute en même temps.  Quand l’homme n’a rien, il nous gratifie d’un furtif signe de tête, sans se tourner vers nous, une main sur le cœur.

D’autres fois, il nous regarde à peine et poursuit son chemin. Il ne nous reste plus qu’à observer ses traces de pas.

Le sable recèle de nombreuses traces. On repère celles de Lucky, un peu folles, le pas sans projet de l’enfant, le pied méditatif d’un solitaire, la course d’une fillette fuyant la proximité de sa mère. Les couples laissent une trace double. Leur empreinte révèle leur complicité ou déjà leur désunion. Les traces des animaux sauvages, avec leur poids de nécessité sont à la fois les plus lisibles et les plus mystérieuses. Les traces de pas, fermes ou à peine esquissées, nous attendrissent et nous comblent par leur silence. Les passants les impriment  à la légère, sans savoir ce qu’ils écrivent ainsi. Sans conscience de ce que ces traces nous racontent. Sans se douter de l’éloquence des creux, de la confidence éphémère et intime qui échappe à leur corps en mouvement.

Mais où sont les traces de l’homme ? Fermement frappées par les semelles des chaussures de sport ou invisibles, confuses comme son regard ? Difficiles à percevoir. Elles se perdent et se mélangent au pas sans poésie des joggeurs.

En tout cas, les messages continuent d’arriver. Ainsi S. m’a envoyé une seule parole : je te pardonne. Aussitôt le soleil a brillé plus vif.

Nel a reçu une lettre de son père. Pourquoi avoir attendu si longtemps ? Il m’aime. Il m’aime. Il le dit enfin. Et ces paroles deviennent une incantation que l’écho reprend, que le vent froid venu de l’eau, emporte avec lui vers l’intérieur des terres.

Le regardeur d’oiseaux a disparu. La jeune fille et le garçon viennent s’assoir à sa place plusieurs jours de suite. Mais les pluviers ne sont plus là. Migration ?  Epuisement des ressources ? Il me semble apercevoir au large un reflet argenté, leurs ailes, comme un mirage, ou est-ce déjà l’albatros que j’espère ? Ensuite, c’est l’enfant qui ne revient pas.  La jeune fille s’assoit quelque temps, seule sur le rocher noir, puis disparait à son tour. Les pluviers, sur la vasière, sont remplacés par des oies sauvages grises et blanches qui ne restent pas. Une autre fois, j’aperçois deux courlis qui fouillent la vase avec leur bec courbe, friands de vers et de crabes. Mais quelle existence ont-ils si personne ne les regarde ? Même Nel ne les a pas vus ou peut-être aperçus  au moment de leur envol ?

Depuis que le regardeur d’oiseaux et ses apprentis sont partis, la zone envasée de la plage semble légèrement plus sombre, peut-être parce que le ciel s’obstine à être gris. Ici, il n’y a plus de saison.

Au pied de la falaise, le sable est de plus en plus blanc, fin et volatil, comme s’il était éclairé de l’intérieur, saturé de phosphore. Là-haut, les cyprès qui enserrent le camping désaffecté ont grandi. Il y a aussi un araucaria, aux branches piquantes et drues que je n’avais pas remarqué, il ressemble à ceux que C. décrit dans sa lettre du Brésil.

Un message de T.  De Bagdad. Je frissonne. T. n’est jamais revenu.

F. a fini par écrire : laissez-moi tranquille, n’essayez plus de comprendre. On ne peut plus bref, comme message. Ce jour-là, j’ai ravalé mes larmes et, Nel et moi, on a tracé des cercles sur le sable avec une branche de tamaris, puis envoyé des pierres plates dans l’eau pour les voir ricocher, faire surgir des ondes de souvenir. C’est un langage  que seulement F. saura déchiffrer.

B. n’a envoyé qu’un soupir mais j’ai compris.

Sur la partie la plus fréquentée du rivage, à marée basse, les rochers forment comme de grandes mains gantées de velours spongieux. On peut glisser, sautiller en équilibre sur les phalanges du géant, les algues sentent bon. On finit toujours par se retrouver à plat ventre contre les rochers, le nez dans la fourrure gluante, les cuisses trempées, les pieds dans l’eau, comme le premier jour. Le rire de Nel retentit. On oublie qu’on n’entendra plus jamais celui des mouettes.

Quand on reçoit une lettre des enfants, c’est un jour lumineux. Les cabanons fermés, les barrières enfoncées dans la dune, les maisons sans âme du littoral, les anciens jardins, on leur adresse un clin d’œil, et, pour un instant, ils se mettent à revivre. On leur fait cadeau de notre joie, même si elle est de courte durée.

Autre chose encore a changé : le chien de la femme ne fait plus peur à l’enfant. On dirait qu’il l’a apprivoisé. Ils ne se touchent pas encore mais on sent qu’ils se sont reconnus. L’enfant parfois, très doucement, dit : Lucky. La femme nous a souri.

V. a écrit simplement : faisons la paix.  La plage soudain traduit ce message : l’air est plus léger, la mer vient lécher nos pieds comme une bête qui cesse de mordre et s’abandonne à des mains caressantes. On a envie de courir à perdre haleine, jusqu’aux rochers escarpés, on court, on les escalade sans peine et on se retrouve tout au bout de la plage, au pied de la falaise.

Là-haut, les haies de cyprès ont poussé encore en direction du ciel. Et toujours pas de signe de vie. Aucun bruit. Un silence impressionnant. Même l’océan y participe, il retient le vent. Nos yeux fascinés ne peuvent se détacher du paysage en haut de la falaise, avec son silence surnaturel. S’il y a un chemin, il est bien caché. On dirait que cette falaise est posée à l’envers.

On cherche ? Il y a si longtemps qu’on se promet de le chercher,  ce sentier, dit Nel, et puis encore, en riant :

Tu attends un message de Dieu pour grimper là haut ?

Je ne crois pas.

Tu ne crois pas ? Moi non plus !

Alors, c’est un fou rire qui nous prend, nous secoue, nous libère, et rompt le silence. Et puis les vagues reviennent de loin, avec un son plus grave. Le sable luit.  On cesse de rire, on se sent isolés, un peu perdus soudain. Nos yeux, en quête de lieux rassurants, cherchent  les contours de notre plage, suivent des yeux le rivage, tentent de retrouver la silhouette de la station balnéaire, mais elle est invisible depuis cet endroit. Nous sommes seuls. Bientôt le crépuscule.

C’est alors qu’on aperçoit la silhouette de l’homme.  Il s’approche. Il n’a pas son t-shirt rouge aujourd’hui. Il arrive de son pas aisé, presque élastique. Jamais pressé. Pour la première fois, il n’a pas de sacoche en bandoulière. A-t-il remis hier le dernier message ? Son allure semble plus libre, son visage avenant, son regard enfin posé. C’est nous qu’il observe.

Le voici.

Nous ne bougeons plus.

L’homme continue de s’approcher, de sa démarche tranquille et déterminée, devenue si familière ; inimitable cependant.

Ses pas ne laissent aucune trace sur le sable gris blanc.

Ce lieu est son domaine.

Sûrement, il connait le chemin qui monte tout en haut de la falaise blanche, vers le village.

Il n’y aura qu’à le suivre, sans paroles et sans réticence.

Saint Gilles, janvier 2012

L’homme du rivage est paru en juillet 2012 dans la revue l’Atelier d’écriture, Ile Maurice, http://patrimages.over-blog.com

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