Le pétrel tempête

« Oiseaux, et qu’une longue affinité tient aux confins de l’homme… »

Saint-John Perse.

J’ai peu connu mon père. Mais c’est de lui que je tiens l’orientation de toute mon existence.

Mes souvenirs d’enfance sont rares et, pour la plupart,  confus. Mais son image est intacte. D’une certaine manière, il est resté avec moi et l’adulte que je suis devenu aujourd’hui dialogue encore avec lui.

Il était rarement à la maison : « en mission », « en voyage », « de l’autre côté du globe ». Voilà les réponses habituelles à mes questions. Et puis il arrivait !

Parfois  nous allions l’attendre : un quai de gare, un hall d’aéroport. Mon privilège : quelques brefs instants contre son épaule et son cou. Je sentais l’odeur du tabac, du tissu, du métal chaud, l’odeur des voyages, à nulle autre pareille.

Mais mon père n’aimait pas les effusions. Dans la famille, on le savait bien

Quand il avait plusieurs semaines de repos, il s’ennuyait. La vie domestique lui pesait et, même en plein hiver, il sortait. « Je vais observer les oiseaux ». Car mon père était « bird watcher », comme il disait, un passionné d’oiseaux. Ce n’était pas son métier, c’était son bonheur, sa consolation.

Il reconnaissait les oiseaux à leur chant, et moi qui l’imitait en tous points, j’appris très vite à distinguer la voix des pinsons de celles mésanges ou des verdiers de notre jardin.

Le plus souvent, c’est au bord de la mer qu’il me conduisait. Car ses oiseaux préférés étaient les oiseaux des rivages et les oiseaux marins.

C’était notre aventure commune, ma sœur ayant décidé très vite qu’elle n’avait pas la patience de rester immobile et silencieuse. Et notre grand-mère était toujours affairée dans la maison.

J’étais fier de regarder dans les jumelles et de mettre mon œil à la longue-vue car, à cette occasion, mon père se préoccupait de moi, de ce que je voyais, de ce que je disais.

«  Oh ! Un héron cendré, une aigrette qui s’envole, une … ». Il m’encourageait : « …une barge, regarde bien, des pattes très longues,  comment est son bec ? Droit ? Une barge rousse peut-être … »

Dès sept ans, moi qui n’aimais pas beaucoup l’école,  j’appris avec facilité leurs noms latins : je prononçais avec grand sérieux  larus ridibundus quand volait la mouette rieuse, avec sa tête brune.

« Bien, bien », disait mon père, enfin, tu fais la différence entre mouettes et goélands ! As-tu vu là-haut la sterne ? Elle s’apprête à plonger ! »

Je ne voyais qu’une gerbe d’eau tant la plongée était brusque, et aussitôt l’envol d’un mince oiseau blanc, un minuscule poisson argenté au bec.

Entre mon père et moi se nouait une complicité que je n’aurais pour rien au monde échangé contre des câlins ou des conversations futiles sur l’école et les copains, sujets qui ne l’intéressaient pas du tout. A la maison, il continuait d’être taciturne et toujours pensif.

Il avait peu de considération pour ma personne, sauf dehors, grâce à la compagnie des oiseaux, en présence du vent et de la mer, comme s’il avait besoin de cette ambiance pour percevoir l’existence de son petit garçon.

Et puis, un soir ou matin, il repartait.

Demeuré seul, je m’exerçais à imiter le cri des oiseaux de mer. Sur un carnet, je notais la présence des alouettes, la parade des busards et même les vols d’étourneaux sur les champs près de notre maison. « Les hirondelles sont là ! Un couple de faucons autour du vieux moulin … » Autant d’événements qui me faisaient jubiler car j’allais les lui raconter, et, pour ma plus grande joie, la plupart du temps, il serait attentif.

J’écrivis aussi une phrase qu’il avait prononcée comme pour lui-même et que j’avais en partie retenue « …Sous la courbe du vol, la courbure même de la terre… ».

Sur le rivage nous trouvions parfois des oiseaux morts : jeune goéland « grisard », mouette touchée par une plaque de mazout, canard blessé par un chasseur.

Ce sont pour moi les premières images de la mort : un vol arrêté.

Et, un jour, se trouva à nos pieds, dans la laisse de haute mer, parmi le goémon,  un oiseau que je n’avais jamais vu.

Il était brun, presque uniformément brun, sauf des plumes blanches à l’arrière de ses ailes, d’aspect soyeux, comme s’il n’avait en rien souffert. Sans oser le toucher, j’observai ses pattes très fines, palmées, sa tête ronde et un bec noir, étrange, « fait pour accrocher les poissons dans les déferlantes de la haute mer », m’expliqua mon père.

« – Le pétrel tempête. Un oiseau qui vit seulement au large.  C’est exceptionnel de le trouver ici. Storm petrel, comme on l’appelle en anglais, oiseau des tempêtes.

– Mais il a l’air si fragile !

–  Oui ! En vol, il ressemble à un papillon tellement il est léger mais en réalité, il a un vol puissant. Il n’aborde la terre qu’une fois par an, pour nicher sur une étroite falaise. Sauf accident, tu vois. Celui-ci a dû s’égarer et il était trop épuisé pour regagner le large. Tu sais, l’hiver il s’en va jusqu’en Afrique du Sud.

–  En Afrique du Sud ! De l’autre côté du globe ! Et les gros goélands ? Ils restent ici ?

– Oui. Ils sont sédentaires et ils veulent bien se nourrir avec nos restes, sur les décharges, pendant  que le pétrel fait le tour de la Terre et affronte l’Océan. Lui, il ne peut pas se nourrir sur le rivage.  Quand le vent souffle, au plus fort des tempêtes, il a l’air de jouer avec la houle, d’être fou de bonheur. C’est dans les vagues qu’il fait ses meilleures pêches.

– Moi aussi. Moi aussi, je ferai le tour de la Terre, j’irai au Sud de l’Afrique ! Je connaîtrai la pleine mer et je jouerai avec la tempête ! Je ne suis pas trop petit !

Mon père sourit, ce qui lui arrivait rarement.

– Attends encore un peu. A mon prochain retour, j’achéterai un petit bateau à moteur et nous irons au large. Tu verras les fous, les labbes et des pétrels tempête bien vivants ! Ils viendront pêcher dans notre sillage. Tu découvriras au moins la mer d’Iroise, en attendant d’explorer l’hémisphère austral ! »

Cette promesse devint l’événement le plus considérable de ma vie d’enfant.

Mais cette fois-là, mon père ne revint pas.

« Mort en service commandé ». « Il a bien servi les nations ». « Il laisse deux orphelins ». « Le destin s’acharne sur cette famille »

Un brouhaha, des mots vides, prononcés par des inconnus, et qui ne m’atteignaient même pas.

Personne ne prit la peine de me parler vraiment de la mort de mon père, ni de sa vie.  J’entendis confusément qu’on m’adressait des phrases toutes faites, dans lesquelles il était question d’être « bien sage », «digne de ton père », « obéir à ta sœur … ».

Ma grand-mère réagit à ce nouveau drame par la prostration, puis par une forme de démence.

«  Après ce qui s’est passé à la naissance du petit », dit une cousine, comment pouvait-elle faire face ? ». Je questionnai, presque agressif, cette femme qui devait bien à un enfant un peu de lumière sur sa propre histoire.

J’appris enfin le sens des silences de mon père et de ma grand-mère, notre solitude, leur incapacité à parler de la mort de ma mère, survenue peu après ma naissance. J’appris aussi que mon père, militaire, se portait toujours volontaire pour les missions à haut risque.

La nuit, je faisais toujours le même rêve : mon père était aux commandes d’un bateau, notre bateau, les oiseaux l’accompagnaient sur la mer en furie, et moi je nageais vers lui en criant. Les vagues me submergeaient. Il ne m’entendait pas.

Pourtant, au fil du temps, je commençais à me reconstruire peu à peu, avec l’aide de ma sœur, que je découvrais attentive et proche, maintenant que nous étions seuls. C’est elle qui m’a encouragé à poursuivre des études, à ne pas sacrifier les rêves, mais aussi à trouver ma place au quotidien, parmi nos semblables.

Les jumelles et la longue-vue de mon père m’appartiennent désormais. Et l’amour que j’ai pour les oiseaux est devenu plus conscient et moins exclusif. Je suis fasciné par leur vol,  ils m’offrent leur silence, ils m’apprennent leur langage. Ils me servent de modèle quand je pars en voyage. Grâce à eux, le dialogue avec mon père se poursuit.

J’aime ces moments de paix totale, à l’aube, où l’on est plus qu’un regard. Observateur immobile et muet de leur activité aventureuse ou clignant des yeux pour les suivre jusqu’à ce que disparaissent leurs ailes puissantes et calmes.

J’ai appris à naviguer par grand vent, à tenir le cap quand je sors en mer. Mais je reste un amateur dans le domaine de la navigation.

Mon champ d’exploration, c’est la science. J’ai entrepris une thèse sur la migration du pétrel tempête, qu’on appelle aussi « océanite tempête », en l’honneur de son milieu exclusif : l’océan. Le détail de ses voyages nocturnes et même ses comportements amoureux font partie de mes travaux.

Je tente d’analyser les composantes du mystérieux instinct qui guide les oiseaux migrateurs et leur fait accomplir des milliers de kilomètres autour de la planète. Mes amis disent parfois que je suis un rêveur, et que je ferais aussi bien d’écrire des poèmes. C’est vrai : l’énergie vitale qui anime les oiseaux n’est pas plus explicable que celle qui nous pousse, nous humains, à nous relever du malheur et à vivre debout.  Malgré les tempêtes.

Cette nouvelle a obtenu le 2° prix du Concours « l’Echo » 2009.

NB : Les deux citations sont extraites de Oiseaux de Saint-John Perse, 1967, Editions Gallimard.

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