Le bichon maltais

Je travaille devant l’écran quand le téléphone sonne. Le fixe. Je me déplace.
-Oui ?
Quelques formules de politesse bafouillées :
-Madame, est-ce que vous avez un bichon maltais ?
-Un quoi ?
Explication. Ce monsieur a rencontré sur les quais une dame qui faisait du jogging, avec un bichon maltais. Mâle. Et lui, il a aussi un bichon maltais. Femelle. Alors …
-D’accord je fais du jogging sur les quais, je concède. Mais j’ai toujours détesté les chiens et, ce matin, je suis très occupée.
Il continue quand même.
-Cette dame, elle m’a dit qu’elle s’appelait Madame F. Alors, j’ai trouvé votre numéro dans les pages blanches, Madame F, vous vous appelez bien comme ça ?
-Ce n’est pas un nom très rare, en tout cas je n’ai pas souvenir de vous avoir rencontré, je dis, tout en pensant soudain à autre chose : « bichon maltais ». Cette expression a tout d’un oxymore. Un rapprochement bizarre. Quelque chose de pénible aussi. Bichon maltais ?
-Ecoutez, je possède un angora turc, femelle, ça ne fera pas l’affaire …
Là, j’aurais mieux fait de me taire. Est-ce que j’ai besoin de mentionner mon chat ? Bichon maltais … C’est quoi, cette histoire ? Je ne sais même pas à quoi ressemble ce genre de chien, et ce monsieur qui veut … Il faut que j’abrège. Je vois trop bien ce qu’il veut.
-Désolée. Au revoir monsieur.

Ca y est : le Faucon Maltais. L’imperméable de Humphrey Bogart surgit sur mon écran intérieur. Puis le roman de Dashiell Hammet, antérieur, un classique du polar. Une statuette de faucon en or, déguisée par la peinture noire, un polar très noir, ça je le vérifie en deux clics de souris. Mais pourquoi ça me sonne comme un oxymore ? Encore quelques minutes de recherche, la réponse n’est pas dans wiki mais enfouie dans la mémoire : mon petit bichon ! Mon petit bichon ! J’ai quatre ans. Un visage ridé me sourit, de trop près. Mon petit bichon. Une haleine pas bien fraîche. J’ai horreur qu’on m’appelle mon petit bichon, je déteste les vieux, je ne suis pas son petit bichon. Et voilà des souvenirs mal enfouis et malodorants qui se réveillent en douleur. Sale chien.

J’essaie de me concentrer sur mon travail, sans succès. Alors je me branche sur les classiques du cinéma en noir et blanc. Humphrey Bogart, sa cigarette son imperméable. Le chapeau rabattu sur le visage. Quel acteur. Quel homme. Je me vois un instant en Lauren Bacall.

Le téléphone sonne encore. Ca, c’est l’effet chat angora. Pourquoi j’ai dit ça ? « Angora », ça appelle les caresses et « turc » véhicule un cliché de virilité un peu brutale. Je l’ai bien cherché, maintenant il faut arrêter ça.
-Madame F ?
-Oui
-C’est moi, le monsieur qui vous a appelé pour le bichon maltais. Vous m’avez l’air très sympathique et j’aime beaucoup les sportives.
-Ecoutez, je vous ai menti. Je ne fais pas de jogging. Je suis plutôt du genre à passer ma vie devant un écran.
-Eh bien moi aussi, je vous ai menti, je vous en demande pardon. Je n’ai pas de bichon maltais. Mais on pourrait se rencontrer quand même, ça vous dirait de prendre un verre, quelque part sur les quais?
-Pourquoi pas ? Ca me changera les idées. Mais comment je vais vous reconnaitre si vous n’avez pas de chien ? Entre nous, ça tombe bien, je déteste les chiens. Vous fumez ?
-Non
– Vous portez parfois un chapeau ?
-Non.
-Alors, ça vous ennuierait de mettre un imperméable, genre trench-coat ? Moi je suis blonde, grande, avec les cheveux lisses et un fume-cigarette …

Note : Le Faucon maltais de Dashiell Hammet est paru en 1930, traduit en français en 1936, adapté pour le cinéma par John Huston en 1941. C’est Mary Astor et non Lauren Bacall qui en est la vedette aux côtés de Humphrey Bogart.

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