Figures féminines dans la littérature mauricienne

Représentations du féminin dans les récits de Shenaz PATEL : comment se croisent représentations occidentales et orientales dans les figures de victimes.

Mots clés : littérature, Océan Indien, Shenaz PATEL , Ile Maurice, fiction, récit d’enfance.

Cette communication s’inscrit dans le champ de la littérature francophone contemporaine de l’île Maurice. Elle a été présentée au colloque CRHLOI (Centre de ressources pour l’histoire et la littérature de l’Océan Indien),  Université de la Réunion, en 2007qui avait pour thème : « Représentations comparées du féminin en Orient et en Occident »

Résumé : Les trois œuvres Portrait Chamarel (Grand Océan, 2001), Sensitive (éditions de l’Olivier/Seuil, 2003), Le silence des Chagos (éditions de l’Olivier/Seuil, 2005) reflètent les tensions du monde mauricien contemporain. Si, au début se construit une utopie,  les difficultés de repérages  identitaires et sociaux définissent des  situations sans issue. Dans les différents scénarios, c‘est presque toujours le  visage silencieux des femmes qui exprime la douleur des victimes.

INTRODUCTION

L’auteur et son propos, le cadre géo-politique :

Shenaz Patel, représente une nouvelle génération d’écrivains qui témoigne aussi bien des mutations sociales récentes que de l’évolution de l’écriture littéraire. Comme celles de ses compatriotes Barlen Pyamootoo, l’auteur de Bénarès (éditions de l’Olivier/Seuil, 1999), Natacha Appanah (Le dernier frère, Editions de l’Olivier, 2007) ses histoires sont ancrées dans la réalité quotidienne de gens ordinaires, démunis, pour employer un terme convenu. Univers rude, limité par la clôture de l’île et les contraintes économiques, relations sociales et humaines rugueuses, souvent violentes, tout cela est filtré chez l’auteure par des instances narratives et des points de vue féminins.

Car ce sont les  figures féminines qui symbolisent les difficultés et les contradictions de la société mauricienne au lendemain de l’indépendance et  jusqu’à nos jours.

Le genre littéraire

De ce fait, si Portrait Chamarel (Grand Océan, 2001), et Sensitive (éditions de l’Olivier/Seuil, 2003) constituent explicitement des romans avec les caractéristiques des romans réalistes, et peuvent  être analysés comme tels, il n’en va pas de même pour Le silence des Chagos (éditions de l’Olivier/Seuil, 2005) qui est dédié à des personnes réelles ayant « confié leur histoire » et qui relève plutôt du récit de vie et du témoignage. Cependant, dans la mise en écriture que se lisent  les choix de l’écrivain : éclairer tel ou tel aspect de la situation, mettre l’accent sur la condition des femmes.

Figures féminines, figures de victimes des heurts civilisationnels

Les personnages de roman ou récit sont des femmes meurtries par l’histoire familiale, des victimes de l’exclusion. Ainsi Samia, l’orpheline de Portrait Chamarel (Grand Océan, 2001),  entre éduquée par des catholiques et « bâtarde » pour sa famille musulmane,  ainsi la narratrice de Sensitive victime de la misère, (éditions de l’Olivier/Seuil, 2003) ainsi Charlésia, Mimose, Raymonde, victimes, à la fois plus exposées, mais moins résignées, que les hommes, de décisions politiques qui les dépassent (Le silence des Chagos, éditions de l’Olivier/Seuil, 2005).

Sur le thème récurrent de l’exclusion , il s’agit pour l’auteure de donner la parole à ceux qui en sont dépourvus, aux femmes en particulier et de témoigner de situations individuelles ou collectives intolérables et dont les causes se lisent dans les interstices du récit.

= > Ainsi Ces figures de victimes témoignent des heurts civilisationnels. Deux  modèles de civilisation sont  présents en filigrane dans le tissu narratif. D’une part  un modèle ancien fondé sur le respect des religions, le caractère sacré de la famille, la prédominance du groupe sur l’individu. D’autre part, une civilisation moderne, laïque, caractérisée par l’isolement croissant des individus, la domination des intérêts économiques et politico-militaires. Les heurts, les tensions, les chevauchements  entre ces deux modèles, se font au détriment des plus exposés, les femmes, les adolescents, les enfants, les pauvres. Des vies individuelles sont ainsi prises entre l’obéissance traditionnelle au groupe et le démaillage de la société moderne.

Ainsi les trois œuvres reflètent les tensions du monde mauricien contemporain. Si, au début se construit une utopie,  les difficultés de repérages  identitaires et sociaux expriment une  situation sans issue et c‘est au  visage silencieux des femmes qu’est dévolu le soin de dire  la condition faite aux victimes.

A-  La traduction romanesque des tensions

I -Une utopie esquissée : la société  « chamarel »

– Chamarel/ chamarré : la terre comme emblème

C’est le terme « Chamarel » qui, dans le portrait du même nom métaphorise cette utopie « Chamarel » désigne le lieu dit Chamarel,  un lieu à l’Île Maurice, où la terre présente une variété exceptionnelle de couleurs.C’est, nous apprend l’auteur, le nom donné à une concession obtenue par Charles Chazel de Chamarel (cf p97).

Le rapprochement linguistique avec le mot français désormais  archaïque mais prisé en son temps par Hugo  « chamarré » (cf p. 121), terme valorisant,  renforce le sens  et donne la clé du roman. « Chamarré » signifie en français rehaussé d’ornements aux couleurs éclatantes.

D’un point de vue métaphorique, le terme Chamarel/chamarré » définit une société « chamarrée » – au sens de métissée –  « riche de couleurs » c’est-à-dire féconde,  grâce à sa diversité. La fin du roman suggère que cette société, inimaginable dans les années 70, pourrait se réaliser au XXI° siècle : une société de rapports neufs, égalitaires, entre l’ancienne servante descendante d’esclave et l’ancienne maîtresse, un métissage culturel possible par un mariage mixte entre la « bâtarde » Samia et Kemal représentant d’un groupe socio-religieux influent.

Mais dans les œuvres suivantes, l’utopie est abandonnée : les protagonistes, les femmes en particulier,  franchissent des degrés supplémentaires dans l’inégalité et l’exclusion. De nouvelles  figures d’exclus et de victimes apparaissent.

II- Roman/récit  comme reflet des réalités du monde mauricien contemporain

1-La confrontation au groupe social

Dans Le Portrait Chamarel. La première strate de récit  montre comment, dans un tissu social stable, un groupe constitué, la communauté musulmane de l’île, l’affectivité et la sexualité,  les désirs individuels vont semer le trouble. Ce sont les femmes, au bout du compte qui  seront plus que les hommes victimes de ces heurts.

« tous issus des influents marchands gujeratis. … Chacun portant l’orgueil de son appartenance propre » (PC p 44)

Le topos des amants issus de deux groupes sociaux incompatibles, topos de la littérature en général est un  thème omniprésent chez des auteurs contemporains de culture indienne, hindouiste et musulmane, car il pointe les désastres affectifs liés aux systèmes du mariage, il a de nos jours  pour corollaire des revendications de liberté et d’égalité des femmes.

2  La confrontation aux réalités économiques

Dans Sensitive, le groupe familial s’est délité. La narratrice, vit avec Mam, sa mère, impuissante à préserver sa fille de la violence de l’homme qui est son compagnon, LUI, est inactif, Mam « Lui » comme l’appelle la narratrice. Lui ne fait « plus grand-chose » « il dit qu’il a le corps enrayé » ( p 35). « Il sort, on ne sait pas où il va ». Mam travaille à l’usine de textile, à la chaîne, et le 23 du mois c’est « poche plate » (p 35).  Nadège,un autre personnage incarne aussi la vie de nombreuses femmes, elle est la « nénène », la servante,  elle est aussi battue et martyrisée par son compagnon, Marco, deuxième figure de bourreau. Le roman relate avec une écriture en creux, dans les non dits, ce que les médias appellent des drame de la misère et qui fait des femmes les premières victimes. « Mam » » ne peut surmonter sa mise brutale au chômage : « Usine fermée. Juste le jour de la paye »  (p 108). « La main d’œuvre coûte moins cher à Madagascar ». « Au bout de deux heures on est venu leur dire que l’usine était en faillite. Morte, quoi ».

Le drame de Sensitive se situe à la confluence des problèmes sociaux et des responsabilités individuelles : la misère collective se combine à la lâcheté et à la cruauté des individus. Le cadrage des pulsions individuelles fourni par les interdits religieux n’existe plus et aucun cadre juridique ne semble mis en place, en particulier concernant la filiation, les droits des enfants. Le même roman esquisse un portrait collectif d’un groupe d’ouvrières chinoises, transplantées, regroupées en dortoir, nouvelles esclaves du monde industriel. Ainsi les femmes sont désignées premières victimes des cahots de la politique et de l’industrialisation.

-3 La confrontation aux réalités politiques

Dans le Silence des Chagos, où  l’excipient romanesque est réduit, la narration comporte moins d’implicite : il s’agit du départ forcé des Chagossiens de leur archipel (Zil inn fermée ) à la suite d’accord entre le gouvernement mauricien, les Britanniques et les USA..

L’expulsion détruit la vie économique et familiale.« Tous travaillaient pour la Chagos Agaléga »  « on n’avait pas besoin d’argent pour vivre ». Les Chagossiens sont de plus victimes de la lâcheté administrative et se heurtent au silence. On tarde à leur dire la vérité : «  Vous n’aurez pas de bateau de retour. Zil inn fermée ». Ce sont pourtant les femmes encore qui relèvent la tête quand c’est possible : Charlésia s’improvise meneuse lorsqu’il s’agit de demander réparation aux Britanniques, au début des années 80. A la fin, elle déclare : « on s’est beaucoup battus portant, pour essayer d’être rétabli dans nos droits (p147) on a déclenché beaucoup de manifestations, de grèves de la faim ». : «  C’est Maurice, les Anglais et les Américains qui ont fait de nous des morts vivants » dit Charlésia (SC p 144).

Tentative pour donner la parole aux Chagossiens,  ce récit suggère comme le précédent, l’ensemble des facteurs qui obèrent la mise en place d’une société plus juste : la misère d’une large majorité de la population victime des aléas de l’économie, un tissu social déchiré,  la perte des repères, l’exclusion des plus faibles, l’absence de recours institutionnels.

III- Repères religieux et culturels : ambivalence et délitement

Les repères religieux constituent des interdits difficilement compatibles avec la société moderne ou ne sont plus lisibles

1 Repères musulmans : résignation et fixité

Le Portrait Chamarel met en scène  l’impossible revendication de liberté religieuse pour les femmes et souligne la prégnance des coutumes venues d’Arabie via l’Inde, comme le mehendi et l’ensemble des rituels du mariage,  la fête des morts musulmane (p 103-104 «  les femmes ne vont pas au cimetière ») et la correspondance entre les coutumes hindoue et les coutumes musulmanes dans  les rituels de mariage « Chez les musulmans les femmes sont entre elles » p 75) : autant d’habitus et d’obligations sociales qui déterminent la condition féminine, sa position de « deuxième sexe »

SAMIA, métisse, sans religion, interpellée au cours de ce mariage musulman, tente de se situer hors de la religion. « vous êtes quoi ? … Il faut bien être quelque chose ». Elle répond « Je suis Samia »,  mais cette affirmation d’identité  lui apparaît après coup « bravache » et peu satisfaisante (p. 80-81). A cela répond la résignation de Hafeez et Mariam : l’une riche, l’autre pauvre, qui subissent l’une comme l’autre leurs ivrognes de maris et déclarent  «  Chez nous il ne faut pas trahir le nom de la tribu, sinon, on se retrouve seul. Pour les femmes, ce n’est pas possible ». lui répondent les autres femmes.  Ainsi se dit leur situation sans issue aporétique, y compris en ce début de XXI° siècle. Face à cette fixité, Samia représente une forme contemporaine de construction personnelle et sociale, difficile, volontariste, reflétant sans doute un des aspects de la condition féminine à Maurice. cf la dédicace de PC :

A Hasham et Florise dont j’ai appris qu’être libre est une quête, inlassable, exigeante, douloureuse parfois, si essentielle toujours.

2- Repères catholique : décorum et contradictions

Dans Sensitive la tradition catholique est présente de manière formelle, voire caricaturale. Elle a perdu à la fois tout rôle fédérateur toute fonction moralisatrice. Les icônes sont désacralisées et constituent un bien pauvre décorum : sur le mur de la case, le portrait du pape voisine avec la photo de Marylin Monroe et celle de deux acteurs indiens sans que la narratrice y voit une différence de sacralité (p 21). Les pratiques superstitieuses (« c’est mofine de tuer une couleuvre ») sont incluses dans la religion officielle. Pire, la religion est utilisée pour justifier la pratique de la mendicité à laquelle l’enfant est contrainte par l’adulte, obligée de répéter : « s’il vous plait bondié ava béni ». La morale semble abandonnée au profit des pulsions individuelles ou d’intérêts économiques collectifs, (comme le souligne à sa manière la narratrice, du haut de ses onze ans : « Juste après, ils ont diffusé un discours du président de la République dans une fête religieuse. Il disait que nous devons faire attention à ne pas perdre nos valeurs, et que nous devons préserver et développer le sens de la famille. C’était joli à entendre… » S p 39.)

Dans le Silence des Chagoz la religion catholique est évoquée discrètement, sous son aspect structurant, avant l’exil. Ainsi  la venue du prêtre constitue un événement, les baptêmes une fête communautaire.) Ensuite, en exil, elle cesse d’être une référence. Elle n’est plus mentionnée ni comme référence, ni comme recours dans la période de l’exil à Port-Louis.

La narratrice de Sensitive prend bien soin de convoquer dans ses prières toutes les icônes : p 49 : Jésus-Krisna-Allah-Bouddha.

Bref,  la religion est présentée comme une superstition dépourvue de spiritualité, si l’on ose dire, elle est un gadget.

3- Repères hindoue : traditions et tragédies

Mariages arrangés, la coutume est commune à deux cultures, comme le rappelle le PC.

Cette coutume peut devenir cause de drame, comme le suggère un épisode annexe de S. : Madame Belzafer se suicide par le feu, acte qui,  rapporte la narratrice, fait l’objet d’un non dit, ainsi commenté, toujours par la narratrice : « On ne veut pas dire le mot suicide. Surtout à la campagne où les jeunes femmes regardent beaucoup les films indiens qui passent à la télé, où des femmes souvent se mettent le feu. Presque un acte de courage. » S p.85

Traditions orientales et valeurs occidentales  dans le miroir que constitue le roman entretiennent moins des relations conflictuelles que des relations de confusion. Les traditions  socio-religieuses musulmane et hindoue sont présentées comme source de tension, voire de drame. Sous forme de traces peu lisibles, la religion catholique, ne fournit aucun cadre lisible à la vie quotidienne. Entre autres conséquences,  l’absence ou la perte repères identitaires conduit aux désastres : c’est ce que montre la manière dont l’écriture romanesque traite les noms, les visages et les voix des femmes.

B- Une construction identitaire chaotique

I-  Affirmation et perte d’identité

1- Identité rêvée, réalité confuse

L’instance narrative de PC affirme que la construction de l’identité mauricienne passe par des fantasmes :

«  [un]pays dont tous les fils de roturiers sans le sou, d’esclaves et de coolies se fabulaient descendants d’une illusoire noblesse française, de princes indiens ou de shahs persans ».

Cependant, chez les plus défavorisés, ces repères se perdent, résultat, semble-t-il du démaillage du tissu socio-religieux.

Par l’intermédiaire du récit, les Chagossiens revendiquent sans être entendus leur identité ethnique et l’ancienneté de leur peuplement, face aux politiques qui  veulent faire croire que leur archipel est habitée par des « saisonniers ».«  Ils ont tout effacé, tout nié, même nos cimetières, même la tombe de nos ancêtres » (SC p 144). Mais, ils l

eur identité n’est pas prise en compte dans le contexte de la ville moderne, elle est même facteur d’exclusion dans le monde du travail : on n’embauche pas de Chagossiens pour aller travailler aux Iles Chagos, désormais bases militaires. Dans S, Ton Faël, un de ces expulsés, souffre cependant d’être appelé par le lieu supposé de son origine « Mazimbique ».

Les personnages de S, quant à eux n’ont pas d’identité collective, ils  sont insérés dans un tissu social lâche, plus ou moins liés par le voisinage, à cause de la précarité de leur logement. Ainsi, on entend les avis de décès à la radio de la voisine (p29).

Dans une société qui sur le modèle occidental est une société de démariage, en tout cas une société démaillée, les repères sont confus, peu stables, en particulier sur la question du couple, de la filiation, de la recomposition des familles. Cette confusion est à la base du drame de S.

2-  La perte du nom

Dans Sensitive le nom est tu, il est en quelque sorte refusé. La narratrice n’est appelée que par le terme qui souligne son statut familial : « fi », bien que ce statut soit mal défini. Une seule mention de son prénom : Anita ( p 98). V aussi p 121 « J’ai dit « Fi ». Mais son statut est flou,  en tant qu’enfant, en tant que fille de Mam, elle est soumise aux caprices du compagnon de sa mère,  elle n’est l’objet d’aucune reconnaissance familiale ni sociale. Elle se nomme donc elle-même par métonymie : Sensitive, son identité est définie par son assimilation à un végétal, par allusion à sa fragilité et sa capacité à ressentir sans pouvoir se protéger.

–          Métaphore végétale, métaphore animale :

D’autres  éléments emblématiques soulignent  l’opposition entre le monde féminin des victimes et celui des hommes-bourreaux. Les femmes sont du côté du végétal (sensitive, la « plante vivante » p 93), associées au jacaranda symbole de rêve, et au flamboyant « rouge sang », du côté de l’animal éphémère, la libellule ( page finale).

« Nénène », ou « milatresse » soit un terme qui renvoie à la bête de somme ( mulet > mulâtre), soit un diminutif, .constituent aussi des façons de ne pas nommer Nadège ( les deux Nadège, celle de PC et celle de  S)

Non éduquée, créolophone, mère célibataire, la Nadège de PC  n’a pas de nom pour ses employeurs, pour eux elle est la « milatresse », la « nénène », Seule Samia l’appelle par son nom, lui restituant la dignité qui est refusée par les « patrons ». Cette absence de nom est associée au « complexe » de la langue : Nadège fait la sourde oreille quand Samia s’adresse à elle en créole.

Lui fait écho l’autre Nadège, celle de Sensitive, de même condition sociale, au service de « la madame » que les enfants de celle-ci ne désignent que par son statut inférieur, la « nénéne ».

– Identité refusée :

D’autres exclus partagent avec les femmes cette identité refusée ou confuse : Garson, dont la naissance n’a jamais été déclarée, et Nordwaer, que tout le monde appelle du nom du bateau où il est né en quittant les Chagos, le nom de l’exil collectif.

Le statut de sans nom est partagé par les exclus : Garson, que personne n’appelle autrement et qui découvre qu’il n’a pas d’identité.(p 27 : « aujourd’hui Garson a découvert qu’il n’existe pas ») le vrai nom de celui-ci est Wesley, un nom emprunté à un feuilleton américain. Garson, exclu de fait du tissu social officiel même s’il est affectivement inséré, mourra victime du mirage de l’immigration vers l’Europe.

De même un enfant des Chagos est né sur le bateau qui amène sa famille à Maurice, en 1973 : bien que baptisé Désiré,  il répond pour tous au  surnom de Nordwaer, le nom du bateau : à son identité réelle se substitue le nom de l’exil collectif. Lui aussi peine à obtenir une carte d’identité.

Mam non plus n’a pas de nom, pas davantage que Miss, perso ambigu, l’institutrice. Quant à Mme Belzafer, elle est désignée par un surnom, qui traduit l’envie qu’elle suscite (elle a une belle maison), mais elle se suicide par le feu.

L’absence de nom traduit la fragilité des victimes, l’absence d’insertion dans un groupe ou une famille qui les reconnaîtrait et les soutiendrait. A l’absence du nom s’ajoute pour exprimer cette béance identitaire, les atteintes au visage.

II – Le visage silencieux des femmes

1- Visage blessé

Il existe dans Sensitive un ensemble de non dits autour du visage de la narratrice, de son aspect physique en général. Peu de détails sur son physique. Simplement une allusion à la cruauté enfantine : « Un jour à l’école un garçon m’a dit qu’on cherchait des figurants pour tourner une pub pour Neige Blanche. Une crème éclaircissante. Ses copains ont éclaté de rire.». « Moi » dit-elle, « j’aime bien les peaux qui ont pris la nuit.»Le type de narration, un journal intime tenu par une enfant de onze ans, facilite ce procédé : les allusions au visage de la narratrice reviennent comme un leitmotiv, mais sans description. Cependant, sous la plume de la narratrice, le caractère sacré du visage est souligné : le visage de Nadège est évoqué comparé à celui de la Vierge Marie, ce que souligne  « elle a un beau visage, Nadège ».

« Le temps que les traces disparaissent complètement de ma figure » p 16. « Maman n’a pas voulu que j’y aille à cause de ma figure » p 43 « J’avais encore des marques sur ma figure » p 54 « j’ai entendu la fille de la madame demander à ses amies …si elles avaient vu la gosse de la nénène avec sa drôle de figure » p 57. La dernière allusion, « J’ai perdu deux dents à cause de Lui » la plus claire, intervient dans les dernières pages et prépare le dénouement.( p131)  C’est avec ces indices semés par une narration subjective,  en mettant en relation la crainte et la haine suscitée par l’homme, le compagnon de la mère, que l’auteure laisse au lecteur le soin d’imaginer les scènes de maltraitance, principalement les atteintes au visage.

C’est donc le visage qui est chargé de dire ce que le corps a subi,

2- Corps sacrifié

Une seule scène suffit pour construire la figure de l’enfant martyre et celle du criminel (2) : scène centrale, allusive elle aussi, récit rétrospectif qui renvoie aux six ans de l’enfant  «  quand j’ai voulu sortir, il m’a appuyée contre la tôle, il me disait de rester tranquille, que Mam ne serait pas contente si je faisais des histoires … » P 32.

Face à la violence de l’homme, la mère est résignée, voire complice (1) . « Lui » est le bourreau de Sensitive, comme Marco est le bourreau de Nadège, frappée au ventre jusqu’à perdre l’enfant qu’elle porte.

La voix, elle ne peut exprimer l’indicible. Tout se dit par le visage qui, avec sa nudité et sa fragilité est l’expression de l’humanité, symboliquement il est le lieu  où se joue la rencontre avec l’autre, rencontre ici impossible

Comme l’écrit Levinas, le visage, «  l’épiphanie d’autrui » est le lieu où perce l’infini, où se lit le mystère de l’autre. En concentrant sa violence sur le visage de l’enfant, le tortionnaire porte atteinte à la fois, son intégrité de femme, à son identité sociale, à son moi le plus profond, « l’invisible de l’autre » et à l’expression de son « universalité ».

Les marques sur le visage de l’enfant disent la violence faite à tout son corps et, symboliquement l’échec, la régression de l’humanité, et dénient au bourreau toute humanité.

Voix refusée

ENFIN Associé au visage, le silence obligatoire est l’autre leitmotiv organisateur du roman S, comme il sera la métonymie synthétique de l’histoire des Chagos.

Aux femmes, la tradition attribue un silence originaire, renvoyant à leur part animale. Victimes de ces mythes, les femmes, dans l’Histoire, ont eu sans cesse à prouver la légitimité de leur parole.

Ici, l’écriture en creux, fait littéralement entendre le silence et laisse à la coopération du lecteur le soin de prononcer des mots jamais dits. Ce type d’écriture constitue de ce fait la forme la plus adéquate au propos.(3)

Faire entendre les voix perdues constitue l’un des enjeux majeurs des trois récits. Le silence des humbles trahit l’échec d’une  société qui étouffe les protestations des victimes.

Dans  Portrait Chamarel, le silence d’une femme était présenté comme une arme :  Redoutable arme défensive, arme de vengeance, le silence est un choix, une mesure de rétorsion , l’expression d’un statut reconnu, même s’il est subalterne, le statut d’épouse à vie. Dans Sensitive et dans Le silence des CH, le silence n’est plus un choix assumé mais une impuissance, il devient un est signe de perte d’identité. Il est aussi, comme on vient de le montrer le signe que, dans le cas des figures de victimes ici tracées, la barbarie l’a emporté sur l’humanité.

Conclusion : de l’utopie au meurtre symbolique

A l’utopie de PC semble répondre, comme issue aux tensions et à l’oppression, dans Sensitive, le meurtre symbolique. Il n’y a d’issue ni dans le souvenir, ni dans le futur. La seule issue, c’est sur une surenchère dans la  violence.

Symboliquement, le drame final de  S vient contredire l’utopie de Portrait Chamarel : l’image de la terre n’est plus ici celle de la terre chamarrée, mais c’est l’image de la  terre noire et  rouge sang qui métaphorise le crime : «  Tout emporté dans de grandes coulées rouges qu’on verrait couler sur la terre sombre pour aller se noyer dans la mer. »

Suggéré par des non dits, inclus dans un récit parcellaire, troué, quelque chose d’irréparable a eu lieu que le lecteur sera chargé de deviner, « l’inracontable ». La scène inracontable est de fait racontée métaphoriquement au début par le meurtre de la couleuvre, objet d’une superstition : « c’est mofine de tuer une couleuvre », p.24. « J’ai pris le gros couteau chinois dans la cuisine …Je me suis agenouillée à côté d’elle. J’en aurais fait une douzaine de morceaux. J’en aurais fait bien plus. »  L’acte meurtrier suggéré est justifié par la scène centrale  et annoncé par des paroles comme « je le vomis » « c’est lui que j’ai envie de suicider ».) La scène finale n’est exprimée que par un récit de paroles évasif: « se demandant si c’était possible, comment une enfant, une enfant de cet âge, une fillette aussi frêle-frêle, faire ça, ça , à sa mère, et puis à l’autre, un solide gaillard pourtant, dans cet état-là. ».

La force de cette fin, c’est que le type de narration la place à mi-chemin entre le réel et le symbolique. Du côté du réel, comme témoignage de la misère sociale mais, à l’inverse des écrits journalistiques trop complaisants, c’est une écriture « blanche » au sens où l’on en parle pour Camus qui prend en charge le récit. C’est d’ailleurs au début de l’Etranger de Camus,  que se réfère l’incipit de la narration : « Hier je suis morte. Enfin je croyais. J’ai cru. C’est étrange. »

Cette violence individuelle est définie comme  relais (ou corollaire)  de la violence sociale, elle-même racontée par allusion : « je saisis au passage les mots feu, bagarre, pillages. »

D’un point de vue symbolique, cette écriture faite de silence et de non dit se montre tout à fait adéquate au propos : dire ce que ne peuvent dire les victimes, toutes les femmes victimes. Propos de dévoilement, propos qui va  sans doute plus loin que la critique sociale ponctuelle.

En tout cas, elle propose un ensemble de personnages féminins représentant diverses formes d’oppression et révèle ainsi les difficultés de la construction  identitaire et les atteintes irrémédiables que portent la misère et la lâcheté à la fois sociale et individuelle à la moitié de l’humanité.

(1)   Ce thème de la mère complice du beau-père tortionnaire  fait écho au roman de Danièle Sallenave paru en 1997, au titre très explicite : Viol (Gallimard)

(2)   Le thème de l’enfant victime du père ou beau-père est très présent et les modèles abondent en littérature : par exemple la petite Eulalie dans l’Assommoir, l’enfant martyre dans L’Enfant de Jules Vallès.

(3)   Ce procédé de récit « en creux » fait par une narratrice enfant évoque Petite fille rouge avec un couteau, de Myrielle Marc.

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