Planter le décor

Atelier d’écriture

Dans le cadre du Festival Polar, thème « la gourmandise »
Association « Vivre la plaine de l’Abbaye »

Animation : Guillemette de Grissac
Participants : Tania, Lise, Andrée-Marie, Khadija, Virgile, Valérie, John

Déroulement de l’Atelier :
– Choix d’une photo parmi celles exposées à l’Hôtel l’Atelier (photos J.Leunens)
– En relation avec la gourmandise un de ces outils de cuisine (indice ? arme du crime ?), tiré au sort, doit être intégré dans le texte : tire- bouchon, couteau de cuisine, couteau de table, fourchette, petite cuillère, vide-pomme.

Casse-noisette

Par un bel après-midi de juillet, lors d’une balade dans la plaine de l’abbaye, je pars en direction de la pinède. Un site magnifique avec ses arbres centenaires aux troncs majestueux et mystérieux qui jouent avec la lumière ; ils me font penser à un ballet de lutins dansant sur la musique de Casse-Noisette. Et là, je pense : si je faisais un gâteau pour ce soir ? Mais oui ! Je me dirige vers mon cabanon « le Paradis » pour voir si les noix que j’ai laissées dans le panier sont toujours bonnes. Je rentre dans le cabanon, je veux goûter mes noix, j’ouvre le tiroir du bahut. Plus de casse noix !

C’est à ce moment-là que, désolée, que je sors du cabanon et je vois une ombre partir vers le long chemin qui va au Rhône. Je crie : au voleur !
L’ombre me lance mon casse-noix à la tête !
Victoire ! Je vais pouvoir faire mon gâteau de noix.

A R

Tournesol

J’éprouve de l’amour pour les tournesols. Et une tristesse quand ils se fanent. Soleils, on les appelle soleils. Chaque année je guette leur floraison brève. Quand je promène Smarra dans la Plaine, je passe toujours par le champ de tournesols. Les tourterelles qui raffolent de leurs graines, grappillent autour des têtes brunes et or.

Mais aujourd’hui les tournesols s’inclinent vers la terre, comme s’ils regrettaient le départ de l’été. Les tourterelles s’activent toujours, leur roucoulement tranquille fait écho au souffle du vent. Au-dessus du champ tourne un couple de corneilles. Finies les couleurs, toutes les têtes alignées sont sèches et brunes. Et pourtant, ça et là, quelques fleurs vives émergent encore des tiges raidies, petits soleils sortant d’un univers sombre. Le mistral refroidit les plantes et les pierres.

Smarra s’agite, puis s’élance à travers champ. A-t-elle repéré quelque chose ? En la suivant des yeux, j’aperçois une forme de couleur brune qui se distingue à peine de la terre. Je rappelle la chienne, l’attache et j’avance avec elle. Ce qu’elle a vu, c’est un morceau d’étoffe et cela fait partie d’un anorak épais -trop épais pour la température d’aujourd’hui – posé sur le dos de quelqu’un. Une forme allongée. Oui, il y a quelqu’un dont je vois seulement le dos vêtu de brun, une tête blonde tournée vers le sol, presque enfouie dans la terre. Un homme allongé, sans doute jeune. Il a dans la main une fleur de tournesol et un couteau planté au milieu du dos.

Guillemette de Grissac

Les amoureux du Jardin italien

Il est revenu encore. A présent les tournesols ne sont plus les miroirs dressés, triomphants qu’il avait découvert, décontenancé. Le ciel n’a plus ce bleu puissant contrastant avec cette armée de visages jaunes au regard insoutenable émergeant de collerettes vertes. Ils ont perdu toute leur arrogance. Têtes baissées sous un ciel lourd et menaçant. Loqueteux. Ils reflètent maintenant sa propre impuissance, son propre découragement. Il lui semble que les joggeurs de la Plaine de l’Abbaye qu’il croise l’observent avec méfiance. Il est revenu trop de fois, on peut l’avoir remarqué, reconnu peut-être. Et ce champ qui n’est toujours pas fauché ! Le rocher d’Andaon l’écrase. Il se rappelle ses premières promenades avec Louise dans le jardin italien de l’Abbaye. Louise et Gilles. On les appelait les amoureux du jardin. Il se souvient de cette terrasse, unique dans la région. On y voit à la fois le Palais des Papes perché sur le rocher des Doms, le Mont Ventoux et les dentelles de Montmirail. Aujourd’hui il est celui qu’on observe peut-être de ce point de vue. A cette pensée, une bouffée d’angoisse le saisit. Il se décide enfin à partir sur le chemin qui longe le contre-canal. Il tâche de marcher le plus tranquillement possible. Mais pourquoi être revenu ? Il est des pays qu’on a abandonnés, qu’il vaudrait mieux ne plus jamais revoir. Eux et leurs habitants. Transgresser peut engendrer le chaos. Il passe près du lieu de pique-nique sans se retourner, un pincement au cœur. Il se souvient de cette course folle à travers le champ où germent des rangées de feuilles qui l’hypnotisent. Qui le croirait ? Pas question de traverser aujourd’hui ce champ cultivé. Jamais il ne retrouvera cette satanée fourchette d’argent, si singulière et si compromettante. Une fois dans sa voiture, il ne l’avait pas retrouvée dans sa poche. Pourquoi bon sang n’être pas revenu la chercher tout de suite ? La trouille, la panique sans doute. Que quelqu’un la retrouve maintenant et ç’en est fini de lui.

Ce que Gilles ne sait pas encore c’est que Louise n’est pas morte et qu’elle l’observe du haut de la terrasse

JL

Marie Argelès

C’est dimanche, un soleil d’Août. Des rouges gorges et des pinsons chantent sur les branches du vieux chêne. Plaine de l’abbaye. Je marche à pas lents. Soudain, je vois quelque chose de bizarre au sol. Je m’approche de plus près, je vois des morceaux d’une matière couleur ocre. Je touche, c’est un morceau de pomme. Et même un cœur de pomme. Et pourtant aucun pommier alentour. Mon regard s’aiguise. J’aperçois sur un buisson une touffe de cheveux roux, coupés. Je continue d’avancer, je découvre un sac à main. Hermès, inattendu. Sur le bord du sentier en terre, une paire d’escarpins noirs à talons, enfoncés dans le sol, pointure 39. Un peu plus loin, un portefeuille rouge corail. Je le saisis et, à l’intérieur, je trouve une pièce identité : c’est une dame nommée Marie Argelès.

A mes pieds un objet scintille c’est un vide-pomme.

K H

Epouvantables jardins

Je déambule sous un vent mouillé qui gerce mes joues. Les souvenirs d’antan remontent à flot.
Il était si gentil, Anselme, le jardinier qui nous offrait des glycyrrhiza glabra autrement dit bâtons de réglisse.
Cette saveur retrouvée excite subitement les papilles avides de mon enfance et ouvre les portes de mon pénitencier intérieur mais plus encore…

Ces jardins partagés me rappellent notre cocon familial des années 60. Mes pas, mon regard, mes pensées ne sont guidées que par la recherche de… rien. Et sans le savoir ils me conduisent calmement et fermement vers les méandres d’une énigme familiale.
Je pars sous la pluie, noire, malgré un timide soleil qui tente de percer les nuages gonflés de trop de malheurs.

Je cueille un « coquelicot-madame », j’arrache une herbe folle, un pied d’atropa belladonna (autrement dit douce-amère), je gratte la terre aride afin d’aérer le pied de l’olivier-témoin et – ô surprise – j’extirpe des profondeurs de la terre le fameux couteau qui manquait à la ménagère en argent de ma grand-mère. Depuis un demi-siècle. Il est recouvert d’une couche épaisse : de la terre et du sang sec, couleur de la mort, qui résiste.

Un malaise, une sensation de vertige s’empare de tout mon être, je me mets à trembler jusqu’au bout des ongles. Je suis à nouveau la petite fille meurtrie par les non-dits et les mensonges des adultes. On cache toujours l’inavouable aux petits qui, pourtant, entendent tout.

Egorgé sauvagement, tel un cochon de ferme.
Il avait payé très cher, notre jardinier Anselme, pour les avances qu’il avait faites à ma grand-mère, Reine-Mathilde.
Il l’avait toujours regardée avidement, cette fleur parmi les fleurs, belle comme un aster amellus.
Qui avait tué Anselme ?
Une chape de plomb pèse toujours sur ma famille.

L N

Près des eaux dormantes

Un décor d’eau, d’herbes, d’arbres. Derrière le talus, le Rhône coule, impérial, tandis que l’eau du contre-canal semble immobile. Au printemps, des flottilles de canetons suivent leurs parents, au crépuscule, parfois un ragondin se risque, et dès les premiers rayons du soleil, des tortues cistudes restent immobiles sur des branches mortes avant de plonger brusquement.
Mais il y a l’odeur. Douceâtre, prégnante, flottant autour du fouillis de buissons, près du petit banc de pierre.
Il semble être le seul à l’avoir remarquée. Les joggeurs passent, l’œil fixé sur leurs performances, les propriétaires de chiens, les petites familles avec les enfants dûment casqués sur leurs tricycles, les gens d’âge mûr qui marchent en bavardant. Personne ne marque d’arrêt, ne regarde autour de soi, l’air gêné et interrogateur.

Les buissons et arbustes paraissent inextricables, aussi compacts qu’autour du château de la Belle au bois dormant. L’origine de l’odeur est-elle juste derrière les premières branches ou plus loin ?
Un renard ou un lapin mort ? J’essaierai de le recouvrir de terre, se dit-il, pour que ça sente moins.

Il contourne le petit banc, commence à écarter les branches avec précaution pour ne pas s’égratigner. Son pied rencontre un objet dur, sous un peu de terre. Il gratte « Qu’est-ce que c’est que ça ? Un tire-bouchon très élaboré avec deux branches qu’on tire vers le haut pour mieux extraire le bouchon. L’odeur gagne en intensité. Des deux bras, il écarte un arbuste. Ce n’est pas un renard, ni un lapin. C’est ce qui semble être un homme, la tête tournée sur le côté, les mains déjà attaquées par les bêtes, les jambes du pantalon semblent presque vides et, contre son flanc, une bouteille de vin rouge, avec son bouchon, à peine entamée.

T K

The cake’s killer

Se lever à 6 h du matin pour faire un footing, voilà l’idée qui avait germée dans l’esprit de James Decker, il y a 5 ans de cela, avec pour objectif de se tenir en forme et d’être bien conservé sans pour autant manger de yaourts. C’était donc à cette heure matinale qu’il courait, au bord du canal de Villeneuve-lès-Avignon, un samedi matin, plus précisément pendant la fin de semaine du Festival Polar qui avait cette année comme thème la gourmandise. Il trottinait avec dans la tête « Be bop », un air de jazz qu’il avait maintes fois répété, quand soudain il vit quelque chose. Etait-ce jaune, blanc, rose, il le voyait mal à cause de la faible luminosité des matins des mois d’hiver. Il se rapprocha tout en se demandant ce que pourrait être cette forme qui semblait venir tout droit de l’infini, puis il crut reconnaître une main. C’était bien une main parmi les buissons. Il écarta les broussailles et découvrit un spectacle aussi surprenant que … horrible. Un homme était allongé par terre, une cuillère en travers de la gorge. Il semblait aussi il y avoir quelque chose d’autre à côté. A bien y regarder, c’était… Oui c’était un gâteau. Qui plus est, un gâteau aux cerises. Couleur rouge sang.

V D

A table

Douce, moelleuse, humide, grave, cette odeur du tapis de feuilles. Entre deux flaques boueuses, Hestia gambade, heureuse de cette promenade inopinée que je lui offre ce matin de semaine.
Drôle de semaine : un déplacement en Suisse annulé, deux jours de liberté, gagnés comme une cerise sur le gâteau ou …comme cette petite fourchette qui semble d’argent, et que Hestia me rapporte, la gueule refermée sur l’objet, queue frétillante, toute émoustillée par ce piquant des premiers froids d’automne. Et aussi par ce bain qu’elle vient de s’offrir dans le contre-canal.
Y flotte un tapis de feuilles rousses jaunes brunes et safran, couleur chez les feuilles de la vie qui s’en va, couleur qui donne à voir l’insoupçonné de toute vie : ce rouge après le vert, ce brun après le jaune, ce gris après la couleur. Quant à cette fourchette, oui, elle est bien argentée. De marque même : Christofle.
Qu’en faire ? La garder, c’est tentant. N’est-ce pas un peu la voler ? La rapporter à la police municipale ? En ce week-end de festival, leur bureau sera fermé. Peut-être voir si j’en trouve un en ville ? Pas trop envie, autant profiter du calme, de la brume, des faisans que j’ai entendus tout à l’heure, des odeurs et de cette eau apaisante que je longe à grands pas.
Qu’est-ce qui brille là, juste au bord, derrière ce massif d’aubépines aux couleurs passées ? Une autre fourchette, de grande taille cette fois, pas pour le dessert, mais pour les choses sérieuses. Quoique le dessert, c’est très sérieux en fait, je trouve, moi.
Bizarre tout de même. Qu’est-ce que c’est que ça ? Un pique-nique chic dont les protagonistes se seraient enfuis au plus vite pour échapper à la pluie ? Un cambriolage dont des objets auraient été abandonnés ? Pas logique. Tiens, ça brille encore, là-bas, en contrebas du canal, sous l’arbre couché sur l’eau. Encore l’œuvre des castors. Ah bien ça alors, cette fois, c’est le couteau, le manche, même style, mais…la lame ne brille pas. Elle est bien enfoncée dans ce qui …oh non, pas ça !

V G

Oiseau de mots

L’oiseau « figure de l’incertain »

Où se cache-t-il en août ?
Survolant nos stupides frontières ?

Déjà parti ?

Alors moi j’ai des libellules

Leste fiancé
Naïade au corps vert
Spectre paisible
Agrion blanchâtre
Cordulie à corps fin
Petite nymphe à corps de feu
Anax empereur

Même cachés les oiseaux
me laissent assez de noms pour faire poème

Guêpier d’Afrique
pipit rousseline
fauvette à lunettes
rossignol philomèle hypolaïs
hirondelle rustique
sisticole héron pourpré
martinpêcheur
cochevis huppé

En toute saison j’ai affaire aux mots
ils ne se fanent ou ne flétrissent

ils ne s’échappent ou ne s’enfuient

que si je ne les caresse pas …

et voici l’anax empereur tout juste sorti de mon téléphone après séjour à la fenêtre d’où l’on observe les flamants

j’ai appris que les « demoiselles » ferment leurs ailes
est-ce par pudeur ?
Et que les libellules étendent leurs quatre ailes ostensibles
est-ce bien cela ?

Herbier de mots

Une sortie botanique avec une spécialiste, Mireille Tronc
Des amateurs de plantes, de jardins, d’herbes sauvages
Un site : la Plaine de l’Abbaye ; un lieu, la maison de Sigrun Reinekin.
Une association « Vivre la plaine de l’Abbaye »
Des textes qui constituent une manière d’herbier poétique
Incitation, recueil des textes : Guillemette de Grissac

Herbier Sigrun juin 18

Coquelicots

Coquelicots qui vagabondent
A la ronde des chemins
Pétales rouges voltigent joyeux

                 Léger parmi les graminées.                      

Medicago orbicularis

Luzerne, luserna
Tes graines petites lumières,
Tes Spires m’ont enchantées
Seras-tu mon bijou ?

  Bryone

Vrilles, spires, spirales,
Dans quel sens on tourne ?
Droite-gauche gauche-droite,
Cette valse me tourne la tête.

 Silène

Silène petite fée blanche
compagnonne des chemins
Tu as le ventre rond
bondé de graines grosses.

Vicia bithynica

Fleur papillon rouge et bleu,
Tu portes un étendard, des ailes
une carène comme un bateau,
Vas-tu grimper très haut?

Herbier Mado juin 18

Fleur de lumière

 Flamboyante  fragile  éphémère

                                           Joli coquelicot

                                        Un souffle  passe et  tu  trembles

Guillemette, Plaine de l’abbaye, mai 18

Suffit d’un coquelicot pour allumer la flamme
du désir d’être heureux Même un bonheur fragile
comme des pétales  froissés
Toute la vie est ponctuée de rouge

Genet à balai genet d’Espagne
docile et parfumé
Ajonc
une armée rebelle court dans les vallons

Tout l’univers dans une goutte d’eau
et d’abord le soleil
trois diamants
sur un seul pétale de rose

Prêt à l’envol
ses ailes translucides s’agitent
le rouge éclate
Privé de ciel
sur sa tige le coquelicot palpite.

Guillemette Herbier de mots, 23 mai 18

A la loupe ne rien manquer
de l’invisible des herbes
Voir le duvet des feuilles l’éperon de la centranthe
Ne pas louper surtout son cœur vivant

Enfermé Compagnon blanc?
Mais non il ignore les clôtures
Que ta liberté soit la nôtre, ami compagnon !

Laurier
Victoire ou poison
Gloire des guerriers ou bouquet pour la soupe ?

Valérie, Herbier mai 18                 

Fleurs et herbes dans le soleil
pas sur le chemin
la pluie pour demain

minuscules découvertes

immensément petits
les détails que je bataille
à rappeler à mon souvenir

l’herbier sera trace
images et mots mêlés
quand je serai face
images et mots mêlés
à la mémoire ternie.

Étoiles Nature, Martine, juin 18

Fleurs, étoiles terrestres
délicates,
savoureuses
Je vous aime

Tragopogon pratensis, salsifis des prés

Lise, Herbier, mai 18

Navet du Diable
Vit et brionne
Navet du Diable
Vibrionne  

Fleur sucrée
Sucre d’orge
Enfance 

Nature
oeuvre
Ecoutez le silence

Tout doucement
Le printemps
Avance
Un pas après l’autre

Champs de blé
Abreuvé de pluies rapides
Havre de paix
sigrunesque

Toutes ces fleurs écloses
dans le vent printanier
Eclats de rire. 

Traces de plumes

Atelier d’écriture du 2 au 8 juin 2018 à Kergallic

Présents avec nous les oiseaux dans le hameau : grive musicienne ; merles adultes et jeunes ; petit duc ; chardonneret ; hirondelles fenêtre/rustique ; pouillot véloce ; pinson des arbres ; pigeon ramier ; tourterelles turques ; faisans, pies, faucon crécerelle….

Présents à la côte : Tadorne de belon ; cormorans, nourrissage 3 jeunes ; craves à bec rouge et jeunes craves ; choucas ; corneilles ; goélands argentés/bruns/marins ; fulmars ; pigeon biset ; pipit maritime ; tarier des prés ; traquet motteux ; linottes mélodieuses…

Regard sur les plantes : Armeria ; plantain caréné ; silène ; orpin blanc/jaune ; rumex ; cuscute, ajonc, genêt, bruyère cendrée…

Formes poétiques : on privilégie la forme brève, les quatrains en référence à, François Cheng, à des textes d’Andrée Chedid ; on peut choisi la forme « haïku » ou la forme « tanka » du moment que le rythme, la mélodie, la profondeur sont là. Lire la suite >

Souvent les arbres

SOUVENT LES ARBRES
me tirent par le cœur
SOUVENT LES ARBRES
m’attrapent par l’enfance
SOUVENT LES ARBRES
me tiennent par l’écorce
Ils me tendent les bras
ou me font des grimaces
PARFOIS LES ARBRES
veulent s’éloigner de moi
PARFOIS LES ARBRES
me désertent
Je sens tomber mes feuilles
se hérisser ma peau
et se glacer ma sève.

La mauvaise herbe

La poésie est une mauvaise herbe

Comme le renard la buse et le mulot

Elle fait partie des nuisibles

On devrait l’arracher la glyphosater la balancer à Monsanto

Très tenace, la mauvaise herbe

Elle s’élance à travers roche tuile ou ciment

elle vous habille gratos un bout de trottoir

elle vous fait la pelouse moins snob, le green un peu humain

les temples en ruines plus frais

elle est sobre la mauvaise herbe

Contente avec trois miettes

sable, terre poussière presque rien

Prenez-en de la graine

La poésie c’est pareil

On voudrait l’arracher mais on peut pas

sur champ de gravats dans les cratères d’obus

dans le deuil des murs effondrés

au plus près de la mort

derrière les grilles

Elle pousse elle grandit elle déchire elle existe

La Poésie

 

« Je suis la mauvaise herbe, braves gens, braves gens, 

Je pousse en liberté dans les jardins mal fréquentés »  Georges Brassens

Carnet de Réunion 3 – Nature sauvage

Pendant longtemps, j’ai aimé seulement la nature « sauvage » et déprécié les chemins balisés. Pour qu’une balade me semble intéressante il fallait qu’il y eût risque de se perdre, une balade inoubliable étant évidemment celle où l’on s’était perdu. Grands espaces, sinon rien. Les jardins me semblaient trop bien peignés, arrangés, domestiques. Les parterres de fleurs m’agacent, fleurs en cage, maniérées, ridicules, herbe en sursis. C’est seulement maintenant que j’admire les jardins, que je m’y sens bien. Ici dans le jardin créole je vois tout ce qu’il recèle de créativité, d’amour, d’interaction délicate entre l’humain et la plante. Peu à peu ma vision hyper-romantique de la nature avec ses modèles mythiques a perdu de sa radicalité. Et le paysage aussi a changé. Aujourd’hui, ce qui reste de la nature sauvage, c’est à protéger, à préserver, à mettre en parc, en réserve, en conservatoire. Sinon, c’est culture intensive, friche impénétrable, terrain vague ou béton. Va pour les parcs, les sentiers, les balises, va pour « moi-maintenant ». Remise en question de ma vision romantique. Au moins je jouis de la beauté sans condition. Je vois l’arbre, sa vitalité et non la clôture, la vie intime de la fleur et non la limite du « massif », le foisonnement végétal plutôt que le fantôme d’une forêt primaire perdue. Mais pas les oiseaux, un oiseau c’est sauvage. Pas de volière qui vole leur liberté. Toujours détester les cages.

Carnet de Réunion 2 – La voix du Filao

Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils passent et repassent. Où courent-ils ? Quelle force anime leurs corps presque nus, leurs pieds chaussés de couleurs vives ? Quelles pulsions les habitent ? Où est l’arrivée ?

A force de les regarder, il a envie d’en faire autant. Aller voir là-bas, suivre la courbe rivage, nager vers l’horizon, voler peut-être.

Mais comment ?

Arracher peu à peu ses pieds à la terre. Bomber le torse, redresser la tête. S’enfuir.

Cesser d’être arbre, devenir l’un de ces trotteurs, petits et mobiles, faire voler le sable entre ses orteils, entrer dans l’eau, ne plus subir les assauts de la mer, aller la chercher, bousculer le corail, pénétrer les vagues, découvrir le but de la course. Où est l’arrivée ?

Sournois, l’océan lui vient en aide, dégage ses pieds, met à nu ses racines, le soleil les sèche, les cuit, les rend friables. Sa tête continue de s’élever vers la lumière, ses bras tendus, offerts au soleil, se ravinent, se tordent, deviennent gris, noirs puis blancs comme des os. Cheveux verts secoués par le vent, chevelure entêtée, encore un effort pour marcher. Sortir de sa condition végétale, souffrir, s’offrir au sable, partir.

C’est la nuit que tout arrive, c’est la nuit qu’il s’échappe, avance sur le rivage, maladroit comme un albatros à terre, puissant comme le roi des Aulnes et d’autres le suivent. Juste quelques pas et le bonheur d’être autre, de plus en plus loin, en dépit des fruits qui tombent, de ses veines asséchées, de ses racines aux nœuds douloureux.

Dans sa course hésitante d’avant l’aube, il entraîne un tapis d’aiguilles rousses enchevêtrées, des tourbillons de coraux morts, d’oiseaux surpris dans leur sommeil.

Plus loin encore la nuit suivante, jusqu’à percer le mystère des étonnants trotteurs, des marcheurs mouillés, des rêveurs au pas lent, ou simplement jouir d’une métamorphose.

Etre Daphné à l’envers, la petite sirène sur le pont du paquebot.

Où est l’arrivée ?

A peine voit-il émerger de la route les hommes vêtus d’épais vêtements, les mains couvertes de gants gris, armés de tronçonneuses et que n’éclaire aucun sourire.

Carnet de Réunion 1 – Tamarins des Hauts

En forme de danseuses d’amoureux de monstres de géants et de trolls
Hôtes des orchidées des mousses des lianes qui les squattent les ornent les déguisent
Change-écorce dépenaillés
Bois corail (délicates fleurs roses moins féroces que le corail pour qui s’y frotte)
Bois savon Bois de fer
Fanjan Fougère géante mâle ou femelle Fougères capillaires (plus modestes)
Fleur jaune visitée par les zosterops dits aussi zoizo vert
tourterelle malgache Tek-tek merle péi zoizo-la-vierge
Roucoulement grave ou ténu les sons se fondent à l’air humide au sol spongieux aux mousses fleuries au camaïeu de verts aux vapeurs de nuages perlés de pluie
Brume qui nous estompe nous fusionne aux géants tamarins
Forêt de Ravine blanche univers en miniature

Pour les arbres

Forêt mixte sur les pentes du Ventoux

Ils s’aiment, aucun doute ; ils se mêlent, chênes, charmes, hêtres et mélèzes, vieux barbons et jeunes pousses, ils dépassent, immenses pins au tronc démesuré droits comme des ifs – quand les ifs ont la permission d’être droits – les humains en font des clôtures et même des murs avec les ifs et avec les buis des sculptures qui attentent à leur dignité d’arbuste, mais c’est une autre histoire – Les arbres de ce pan de forêt n’ont d’autre fonction que de se reproduire, ils n’ont ni tailleur ni sculpteur, ni peintre, par chance, ils étalent eux-mêmes leurs couleurs, aucun humain n’oserait ces nuances, ni cette audace de contrastes, ni cette charge affective : le toujours vert et le caduc, le périssable et le constant, la vie rouge vif encore présente et la mort annoncée dans une inclinaison de branche, un craquement de feuilles, la transparence des veines, la gale, les taches obscures. Les plus légers s’enlacent, se courent après, se rejoignent, roux comme des écureuils, mêlent leurs cimes et leurs racines, s’inclinent ensemble vers l’humus. Si différents si proches. Un tourbillon de pépiements, mésanges et roitelets s’en fichent : il y a toujours pour se poser feuille ou aiguille, et pour les pics écorce ou pomme à picorer. Toujours vie à renaître ou à transmettre, toujours des yeux émerveillés et si ce n’est pas toujours, c’est aujourd’hui et c’est pareil.

Paysages avec enfants

Pas possible de rester silencieuse devant tant d’images déchirantes qui défilent sur les écrans. Images « à sensation » ou images emblématiques. Les paysages construits par les mots s’élaborent plus lentement et plus profondément. Bien sûr, ce ne sont pas des « paysages » au sens pictural ou littéraire du terme, ou alors des paysages-coups de poing, ces photos de presse qui, pour peu qu’on les regarde avec attention permettent de se projeter : être tour à tour l’œil derrière la caméra – en un dixième de seconde repérer le détail qui en dira plus long qu’un panoramique- risquer d’être voyeur, risquer d’être victime, être aussi l’enfant ou l’adulte photographié, se mettre à sa place, imaginer, l’angoisse, le dénuement, l’espoir. On dit parfois que les tortionnaires sont des gens qui manquent d’imagination. A mon avis, bien d’autres choses leur manquent, mais, c’est vrai, l’imagination permet l’empathie. Avec les lignes qui suivent, j’ai choisi de ne pas reproduire l’image qui m’a permis d’imaginer, et donné envie de réagir. L’imagination prendra ainsi toute la place. Des phrases en italique sont des paroles prononcées par des personnes au micro ou des paroles de journalistes. Lire la suite >

Danube bleu

VIENNE, 2000

Maintenant que je suis seule, je m’inscris toujours à des voyages organisés. C’est idéal : pas d’énervement, pas de temps perdu, parfois de petites déceptions, mais quelle importance ?
Celui-ci sera mon premier voyage du millénaire. Au printemps. Vienne 2000. Une bonne idée de l’agence de voyage. « Regardez le XXI° siècle du haut de la Grande Roue ! »
Ainsi me voici dans un car très confortable, avec une voisine plutôt sympathique, une veuve naturellement, nous franchissons un canal jaunâtre, au son d’une musique qui porte à rêver. Se figurerait-on qu’en choisissant un voyage à Vienne – avec extension à Salzbourg – j’avais oublié l’existence du Danube !

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Valparaiso ou la vie maritime

VALPARAISO

« Seul sur le quai désert en ce matin d’été »

Les bruits du port emplissent mes oreilles et le vent caresse mon visage, un remorqueur sort de la passe, puis un bateau de pêche, environné de goélands, piailleurs comme ces enfants qui vous touchent les mains, les bras, vous harcèlent pour avoir quelques pièces.
L’air est frais encore, le soleil à peine a décollé de l’horizon, c’est le moment que je préfère, car tout est neuf, tout est à vivre, rien n’est joué, comme au début de notre histoire. La chaleur montera bientôt, avec le vent du sud, les odeurs fortes, gas oil et pourriture, poisson macéré, les jurons des hommes au travail.
C’est le poème de Fernando Pessoa qui me remonte à la mémoire. Pessoa n’est jamais venu ici mais pour saluer la fraicheur du matin et sa propre nostalgie, il a les mots que je cherche. Pour la solitude aussi.

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Avec des si

SIDI BOU SAÏD, 2016

Je n’aime pas les histoires qui commencent par si ; le conditionnel me déplait, les regrets m’ennuient et j’ai renoncé aux rêveries. Et pourtant, il me faudra dire SI.
D’abord, parce que c’est la première syllabe du lieu d’où je t’écris.
Sidi Bou Saïd.
Tu vois ?
Oui, tu vois sans doute, enfin, tu as vu, des maisons très blanches, un éblouissement parfois insupportable. Balcons de ferronneries délicats, tous peints en bleu. C’est la règle ici, le blanc et le bleu : pour le tombeau du saint comme pour les résidences cossues, ornées de bougainvilliers exubérants.
Tu es venue là, n’est-ce pas ? Enfin, j’imagine. Un de ces lieux que l’on appelle « incontournables ». Si avions voyagé ensemble, nous serions peut-être allés ailleurs.
Un peu trop refaites, ces maisons « traditionnelles », pas très vivantes – enfin, à mon goût – leurs propriétaires peinent à faire grimper leurs voitures luxueuses sur le pavé des rues étroites. C’était pour les sabots des ânes, ces pavés, du temps où les ânes portaient des paniers de dattes et de légumes qu’ils vendaient au cordonnier ou au ferronnier.

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Molly

LONDRES, 1980

J’étais heureux ce jour-là. Pour la première fois dans ma carrière de choriste : j’avais l’occasion de chanter « King Arthur » dans la patrie de Purcell et, de plus, à Covent Garden.
Une vraie consécration qui me consolait un peu de n’avoir pas encore décroché un contrat de soliste.
Les deux premières représentations avaient été magiques, la dernière promettait un somptueux acmé. Ensuite, ce serait l’Allemagne, puis Paris.
J’étais amoureux de la première soprano et, en attendant l’heure de l’ultime répétition, je déambulais dans Hyde Park, la tête sonnante du leitmotiv de l’opéra, des mots d’amour mêlés aux paroles du récitatif, tout pénétré des audaces harmoniques de Purcell, avec l’envie d’aimer toutes les femmes du monde.

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Poupées de laine

BUENOS AIRES

BA, 1976
Ils ont enfoncé la porte, braqué les lampes sur les visages. Les chiens aboyaient. Ils ont embarqué Pedro et Anna sa femme. Sales rouges, ils ont dit, sales terroristes. Et les enfants, où sont les enfants ? On les veut aussi. Mamita a supplié, pas les enfants, les pauvres innocents, prenez-moi plutôt. Un homme a ricané : pas besoin d’une vieille carne comme toi ! Il a attrapé Ricardo dans le hamac. T’inquiète pas la vieille, les enfants, on leur prépare un bel avenir. Ils ont rigolé. Non, pas l’enfant, pas Ricardo, a crié la vieille. Celle-là, ils ont dit en regardant Anna, elle est encore enceinte ? On va leur ôter l’envie de se reproduire comme des lapins dans la pampa, à ces tarés. Celle-là, on va l’envoyer en l’air.
En partant ils ont renversé du pétrole dans la pièce et mis le feu. Mamita a eu juste le temps de sortir Pedrito de l’armoire où elle l’avait poussé en entendant aboyer les chiens au loin. Par réflexe, elle a attrapé aussi son tricot. Elle a couru avec l’enfant jusqu’au Rio de la Plata.

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Tien an Men

BEIJING, 2006

A vrai dire, cette place est chargée, trop chargée, saturée, travaillée par des strates d’histoire. En quoi est-ce la mienne, cette histoire ? Moi qui ai presque toujours vécu loin d’ici.

Qu’est-ce qui vole ? Des fleurs rouges dans le ciel ?

Lui. Je le cherche des yeux. Comment le voir arriver parmi les milliers de gens qui se pressent ici ? Midi. Juin. Des tonnes de chaleur turbulente. Les fumées d’une ville géante qui n’arrête pas de remuer : pétarades de mobylettes, embouteillages de taxis dans les avenues, musique nasillarde, tintamarre de voix sans retenue. Les femmes s’abritent sous des parapluies rouges, elles protègent toujours leur teint du soleil. Des soldats piétinent lourdement.

Attendre.

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La nuit où le fleuve refléta l’infini

ARLES, 2016

Dernier verre avant fermeture. Sa main tremble légèrement quand il repousse la chaise.

Deux ou trois ivrognes endormis sur les tables. Personne ne les jette dehors… Quelques cris et puis plus aucun bruit.

Dehors la fraîcheur le surprend. La lumière du café cesse de l’accompagner et c’est un puits de silence qui se creuse dans sa tête.

Il reste un instant comme suspendu entre la lueur vibrante d’un réverbère et la nuit alentour. Est-ce une fuite ? il marche à grandes enjambées, aussi vite que le brouillard d’alcool le lui permet. Lire la suite >

Sur les bords du Rhône et sous la glycine

16 avril 2016

Atelier d’écriture organisé dans le cadre de l’Association Vivre la Plaine de l’Abbaye.

Avec la participation de : Aurore, Christine, Jeff, Marie-Antoinette, Nadine, Océane, Sigrun, Solène, Valérie … et le chat de Sigrun.

Animé par Guillemette de Grissac

Il y a le parfum sauvage du foin

Il y a le parfum sauvage du foin
Il y a un petit bois caché, bien caché
Il y a le regard curieux d’un enfant
Il y a un geste maladroit en caressant une fleur

Il y a le bruit du canal et du vent
Il y a une musique qui se perd au loin
Il y a du brouillard léger comme la neige
Il y a des taches blanches d’aubépine en forme d’étoiles

Il y a un paysage animé tout autour de nous
Il y a la vie de la nature qui se réveille au printemps
Il y a une émotion qui fait battre nos cœurs
Il y a la paix intérieure.

Marie Antoinette

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Un rideau qui danse

            Mon regard est fasciné par la ville alanguie, étalée à nos pieds. Fenêtres ouvertes, rideaux gonflés par le vent. L’odeur de bitume et de pierre chauffée monte jusqu’à nous. La lumière est dorée et cette couleur va bien aux visages. Voici le Rhône. Près de l’eau, les platanes et les aulnes offrent des nuances de vert qui stimulent et reposent en même temps. Tout bouge en douceur.

C’est une ville à étages, à monuments, à vestiges. Une ville de plénitude du vivant. La lumière franche de juillet empiète longuement sur la nuit, puis, quand cette clarté cessera de rajouter du temps au jour, la vie nocturne prendra le relais.

Maintenant mon regard s’attache au visage de l’homme qui m’accompagne puis je reviens au paysage. En contre-bas, se trouvent des immeubles standard. Leur banalité même semble touchée par la grâce du soir d’été.

J’aperçois une femme qui écarte les lanières d’un rideau de plastique pour sortir sur un balcon.

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