homo alteregus

On ne peut ignorer la genèse d’un événement  qui  marqua  les esprits et provoqua des changements notables dans la vie politique. En voici le rappel.

Printemps 2027 dans un  état européen. On préparait les élections présidentielles. Depuis une vingtaine d’années, les citoyens, malgré l’allure pitoyable des rivières et le pourrissement de la Méditerranée, s’obstinaient à se rendre à la pêche les jours d’élections. Mais enfin, les présidentielles ! On attendait un sursaut. On s’efforçait de mobiliser les masses.

La campagne électorale s’avéra sauvage et rude, les coups bas tous permis, avec des alliances plus que douteuses et des entourloupes faramineuses.

Le dimanche des élections parcs d’attraction et de divertissement, parcs animaliers, circuits sportifs, plages artificielles et piscines géantes firent le plein. Il y eut un pic dans les accidents de la route et les insolations.

Et puis, à 20 heures tombèrent les résultats : 99, 9% d’abstention. Seuls les candidats, quelques membres de leur famille et certains de leurs mercenaires avaient voté.

Le pays tout entier faisait la nique à la politique. Lire la suite »

Sacré nuage

Un nuage sur l’île. Mais alors géant, inquiétant, inhabituel.

Volcanique.

Heureusement, les scientifiques et leurs instruments ont averti à temps la population. On a évacué tous les habitants. Ils pourront revenir, dès que le danger sera écarté, leur affirment les autorités.

C’est une île très peuplée. Naguère un écrivain l’a rebaptisée « l’Ile de la Concorde »*. Elle est née d’un volcan et celui-ci  se réveille souvent, pour le plus grand plaisir de tous. Car les insulaires, sensibles aux forces telluriques, ont aussi le goût de la beauté grandiose.

Mais cette fois-ci le nuage rend l’atmosphère irrespirable : énorme, épais, touffu, il intrigue par sa composition inattendue. Les scientifiques se mettent au travail.

Ils analysent des particules, non toxiques mais en quantité incroyable. Ces particules, dans les laboratoires de vulcanologie, on ne les reconnait pas. Lire la suite »

Dis STOP !

Sept micro-dystopies

Avril 2010


Parpaing

De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d’en face. BIG BROTHER VOUS REGARDE, répétait la légende

George Orwell, 1984

Rien de plus déprimant, en apparence, que de rester assis devant ces parpaings pesants, gris, grumeleux ; rien de plus triste que de voir seulement ce conglomérat sans âme et sans jour.

Pourtant Clarisse avance encore un peu sa chaise vers l’entassement de blocs cimentés jusqu’à toucher de ses doigts la surface rugueuse dont les aspérités agressent sa chair. Lire la suite »

Au Super U-Top

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Au Super U-Top on ne diffuse que de la musique classique et des poèmes. Et très doucement. Ainsi, il n’est pas rare d’entendre les clients fredonner un air d’opéra en circulant dans les travées.

Au Super U-Top on trouve des histoires à faire peur, des contes sucrés pour les enfants,  des traités philosophiques en tranches, des fantasmes en vrac, des rêves en quantité astronomique.

Ici on s’approvisionne en bons mots, calembours, histoires drôles pour l’apéritif. On choisit des chansons à boire pour les fêtes et les dîners.

Dès l’entrée, Super U-Top vous offre un regard bienveillant en échange de vos vieilles lunettes.

Pour les idées, il y a un choix phénoménal. Fouillez, farfouillez : des bonnes, des incongrues, des folles, des géniales. Il y en a pour tous les cerveaux. Les plus farfelues se cachent souvent au fond de la gondole.

Au Super U-Top le secteur le plus attractif  est celui des Grandes Qualités. Lire la suite »

Ivi la nattée

Jadis sur la terre d’Afrique  - terre brûlée, terre en transes, terre de toutes les magies - vivait une jeune fille appelée Ivi. Sa peau était noire et douce comme le cœur de l’ébène que l’artisan polit avec amour. Ses cheveux étaient si beaux, si longs, si épais que sa mère passa plus d’un an à les lui natter. Aussi sa coiffure était-elle parfaite, comme son caractère, aimable et généreux. Ivi la Nattée, comme on la surnommait, était désirée de tous les garçons du village, prêts, juraient-ils, à ne prendre qu’une seule femme, pourvu que ce soit Ivi. Mais celle-ci n’en aimait encore aucun.

Le jour de son quinzième anniversaire, le Grand Griot s’invita dans la modeste case, suivi par un escargot. Lire la suite »

Pas de statut pour le Père Noël ?

Le Père Noël s’arrête. Il ôte sa hotte. Stoppe les préparatifs. Ca alors ! La relit trois fois, la circulaire du patron.

Mauvaise nouvelle. Confirmée par un mail du syndicat.

Eh, ça mérite méditation, ça réveille la réflexion.

De quoi protester, ah, ça, oui, il a de quoi, le Père Noël. Mon statut, mon statut !

Plus intermittent que moi, tu meurs ! qu’il grommelle dans sa barbe. Un jour par an de plein emploi ! Le reste du temps : chômage technique.

Et voilà qu’on veut lui supprimer ses indemnités !

On n’aura jamais que de la misère avec ce patron-là, dit la mère Noël.

Il va les nourrir comment, ses rennes ? hein ? les garder en forme, les bichonner toute l’année, et le loyer de l’étable ? le graissage du traîneau, hein ? de sa poche peut-être ? en farfouillant dans sa robe ?

Comment il va entretenir sa bedaine, mettre son costume au pressing ? C’est de sa faute s’il ne travaille qu’une nuit par an ? C’est à lui que ça nuit, évidemment. Et, pour la retraite, le nombre d’annuités? in-fi-ni ! Plus t’es vieux, plus t’es vendeur. Lire la suite »

Quand tu descendras du ciel

La maîtresse, elle a une surprise pour nous, qu’elle a dit. Méfiance. Les « surprises » et les « projets », en général, c’est inquiétant.

Sa surprise, c’est des catalogues, plein de catalogues. On doit d’abord les reconnaître, puis les nommer, c’est la « leçon de langage ». Donc il a fallu attendre que Sullivan ait réussi à cracher ca-ta-lo-gueu pour qu’elle nous lâche un peu.

Après, elle nous a fait dire que les Ca-ta-lo-gueu viennent de Courrefar ; ça, Sullivan, il a trouvé tout de suite, et même Wilson, qui dit jamais un mot.

C’était pas fini.

Des jouets, les enfants, vous allez choisir les jouets que vous voulez ! Vos jouets pour NNNNNNN………………..

Noël, on a tous répondu en choeur, pour lui faire plaisir.

Alors, les jouets ? Lire la suite »

B A child again

Qu’est-ce qu’on est venu foutre à l’île Maurice ? Ah, oui ! prendre l’avion, nous sommes à l’île Maurice pour prendre l’avion. Une idée de Carla.

Moi, je lui dis à chaque fois : ici, j’ai l’impression d’être tombé dans un catalogue d’agence de voyage. Ce sable blanc qui oblige à porter des lunettes de soleil foncées, ce lagon toujours turquoise, immobile, à peine quelques bateaux de pêche de temps à autre, avec des voiles de couleur, comme pour renforcer le cliché, moi, ça m’ennuie. Et cette façon qu’ils ont, les Mauriciens, de rouler à gauche, c’est dangereux, n’est-ce pas ? Carla trouve cela exotique.

Carla, elle, adore cette île. Elle dit qu’elle a assez vécu dans les brouillards et les maisons  grises autrefois. A peine arrivés, nous voici sur le port de Mahébourg où il n’y a rien, bien sûr. Rien. Nous allons au bout du môle : un kiosque avec un pêcheur qui pêche, comme on pouvait s’y attendre. Rien. Carla s’extasie en regardant le lion couché au soleil couchant. C’est un rocher qui, paraît-il, évoque un lion, ses pattes arrière trempant dans le lagon. Carla, ça lui rappelle son enfance dans le Cotentin. En plus éclairé, dit-elle, tellement plus.

Soudain, dans  la décoration lumineuse du kiosque, une ampoule électrique explose. Lire la suite »

Le pétrel tempête

« Oiseaux, et qu’une longue affinité tient aux confins de l’homme… »

Saint-John Perse.

J’ai peu connu mon père. Mais c’est de lui que je tiens l’orientation de toute mon existence.

Mes souvenirs d’enfance sont rares et, pour la plupart,  confus. Mais son image est intacte. D’une certaine manière, il est resté avec moi et l’adulte que je suis devenu aujourd’hui dialogue encore avec lui.

Il était rarement à la maison : « en mission », « en voyage », « de l’autre côté du globe ». Voilà les réponses habituelles à mes questions. Et puis il arrivait ! Lire la suite »

Rendez-vous

C’est en marchant sur l’avenue des Ternes que j’aperçois Guillermo, assis dans un café. Comme c’est le début du printemps, il y a peu de monde en terrasse et Guillermo est placé à la lisière entre l’intérieur de la salle et la terrasse, profitant du premier soleil et à l’abri du vent frais. Devant lui une tasse de café qu’il ne boit pas. Il triture le papier qui enveloppait le sucre. Il le malaxe du bout de ses doigts jusqu’à le réduire en charpie. Je reconnais ce geste. Il identifie sans nulle hésitation Guillermo, il agresse ma mémoire et m’incite à fuir.  Après tout, Guillermo ne m’a pas vue. Seule une de ses mains semble vivante. Pour le reste, il est comme absent à lui-même.

Le lendemain je traverse le jardin du Luxembourg, pour le plaisir de voir les bourgeons éclater, les jonquilles garnir les parterres et les forsythias frais et jaunes contraster avec la texture des pierres. Lire la suite »

Les chiens

La nuit, mon compagnon ne réussit plus à dormir. A cause des chiens. Naguère ils aboyaient en chœur au moment où la nuit tombe puis nous laissaient en paix jusqu’à l’aube. Mais peu à peu ils se sont mis à hurler à n’importe quelle heure : l’un commence, un autre répond, puis un autre encore, une meute prend le relais et c’en est fini du sommeil. Même la cire dans les oreilles ne parvient pas à rétablir un peu de silence. Moi, j’arrive à les oublier en me racontant des histoires, puis je plonge dans des rêves incohérents, interrompus, recousus, pleins de bruits et d’aboiements inquiétants. Au matin, les coqs font entendre leur chant, mais, depuis peu, ils ont commencé à se faire entendre aussi la nuit, un chant rauque et comme contrarié. Les coqs me rassurent un peu, même s’ils me réveillent, mais les chiens me font peur. Lire la suite »

Cadi

« Jeté sur ce globe sans forces physiques et sans idées innées, hors d’état d’obéir par lui-même aux lois constitutionnelles de son organisation, qui l’appellent au premier rang du système des êtres, l’homme ne peut trouver qu’au sein de la société la place éminente qui lui fut marquée dans la nature … »

« … On a trouvé le bébé un soir, au moment de la fermeture du magasin Hyper-Shrak, nu, enveloppé dans un blouson Quick Solver, taille huit ans. Agé de deux ou trois jours peut-être, il n’était ni sous alimenté ni malade, mais  probablement né quelques semaines avant terme.

Posé au fond d’un caddie, peu visible, tant il était petit dans le blouson trop grand, assez bien abrité par un paquet de couches pour garçons. Lire la suite »

La donneuse de rêves

Amétiste jouait avec les dauphins. Ils étaient une douzaine, davantage peut-être, ils se poussaient, se frottaient, puis sautaient hors de l’eau en riant comme des fous. Amétiste enlaça un jeune dauphin, tout blanc - ou un béluga ? - , posa un baiser salé sur son front lisse, et s’aperçut qu’il avait une tête de chat, elle vit aussi que  toute la troupe s’éloignait, ou plutôt leur corps se dissolvait dans l’eau mais leur sourire demeurait, flottant sous la surface de la mer. Son jeune ami cligna de la nageoire puis s’esquiva à son tour, elle-même se sentit remonter, la lumière l’éblouit et les sourires s’évanouirent. Lire la suite »

Mémoires d’Amandine

Je suis née dans une boîte de bonbons. Ou presque. Ne riez pas. Mon père était artisan confiseur. Ma mère et ma grand-mère s’occupaient de la boutique. C’était juste avant Noël, la pleine saison des chocolats. Pas question d’arrêter le commerce. Ma mère accoucha donc dans l’arrière-boutique, parmi les stocks de bonbons et dans l’odeur des chocolats « de fin d’année ». Vous voyez ? Non, vous ne voyez pas,  parce que maintenant vous achetez vos chocolats dans les « grandes surfaces » comme vous dites. Eh bien en ce temps-là, elles n’existaient pas.

Ma mère garda un souvenir un peu pénible de cette aventure, ma naissance. Et voilà pourquoi je n’eus jamais ni frère ni sœur. Lire la suite »

Le guetteur de baleines

Je suis né dans une île. Et pas n’importe laquelle : Ouessant.

Mon père travaillait à l’arsenal de Brest et moi, j’aidais ma mère à dessaler les légumes du jardin et tondre les moutons bruns. Et surtout je regardais l’océan. L’hiver, les soirées sont longues, alors, très tôt, j’ai goûté au chouchen qui rougit les trognes et allume des fantasmes.

Je n’avais qu’un seul livre que je relisais chaque soir : Moby Dick. Je rêvais de vivre à Nantuket. Le capitaine Achab fut mon épouvantable héros. Lire la suite »

Le collectionneur

J’ai descendu trop vite les derniers virages. A faire crisser les pneus. Je gare ma voiture à l’entrée du pont, là où la vue sur l’océan est dégagée, parfaite.

Il est temps.

Le soleil, comme une grosse orange, va s’écraser dans le métal gris de la mer. Il descend vite, moitié d’orange sanguine, puis fine pelure de feu au contact avec l’horizon. Et, au final, l’éclat vert.

Me voici, les pieds collés au bitume, le gouffre en dessous et la tête dans les astres. Sidérée comme toujours, éblouie par le vert ultime.

Une voix me fait sursauter. Lire la suite »

Histoire de Raô

Conte indien transmis par Patrice Favaro

Des gens jamais contents, nous en connaissons tous, des râleurs, des rouspéteurs, ainsi Raô vous sera immédiatement familier, même si son histoire se passe il y a très longtemps, du temps où la Mère du Monde vivait encore parmi les humains.

Raô n’avait qu’un seul bœuf qui labourait sa rizière, tirait sa charrette et lui tenait compagnie. Au travail, Raô et son bœuf avaient trop chaud.

Raô s’en vint revendiquer.

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Selon l’alphabet

Selon l’alphabet latin, u et v sont une même lettre. Ainsi l’anagramme de DIEU, c’est le VIDE. Dieu est vide et le vide est dieu. Le vide est à l’intérieur de nous, le vide est à l’intérieur de Dieu, à l’extérieur de Dieu et vice versa. Lire la suite »

Un artiste

Conte indien transmis par Patrice Favaro

Naguère vivait dans le Tamil Nadu, une enfant très jolie qui aimait dessiner dans la poussière, sur le sol desséché, fabriquer des couleurs avec la terre et les plantes et par-dessus tout danser. Sa maison était isolée des autres maisons, toutes aussi modestes, plantées dans la campagne, loin de la ville, mais riche en oiseaux et en animaux domestiques et sauvages. La seule maison proche de la sienne était celle d’un vieillard à qui elle rendait souvent visite, sans rien dire

Un jour elle se décida à lui parler.

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Ivi la Nattée

Jadis sur la terre d’Afrique  - terre brûlée, terre en transes, terre de toutes les magies - vivait une jeune fille appelée Ivi. Sa peau était noire et douce comme le cœur de l’ébène que l’artisan polit avec amour. Ses cheveux étaient si beaux, si longs, si épais que sa mère passa plus d’un an à les lui natter. Aussi sa coiffure était-elle parfaite, comme son caractère, aimable et généreux. Ivi la Nattée, comme on la surnommait, était désirée de tous les garçons du village, prêts, juraient-ils, à ne prendre qu’une seule femme, pourvu que ce soit Ivi. Mais celle-ci n’en aimait encore aucun.

Le jour de son quinzième anniversaire, le Grand Griot s’invita dans la modeste case, suivi par un escargot.

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